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Des Allemands en colère et en quête d'identité

Un an après avoir ouvert les portes de l'Allemagne aux réfugiés syriens, la chancelière Angela Merkel est sanctionnée par ses électeurs. Son parti politique a subi une cuisante défaite dimanche dernier dans son fief électoral, le land de Mecklembourg-Poméranie occidentale, sur les bords de la mer Baltique.

Sylvain Desjardins

  Un texte de Sylvain Desjardins

Plus de 1 million de réfugiés ont franchi les frontières de l'Allemagne en 2015; 200 000 autres se sont ajoutés depuis le début de l'année 2016.

« Merkel a fait entrer tous ces étrangers et il faudrait tous les aider? Et nous, qui va nous aider? Je ne suis pas raciste, mais... il faut que quelque chose change! »

C'est un employé d'une firme d'entretien ménager qui parle. Début quarantaine, marié et sans enfant, il attend l'autobus sur la place de la gare à Schwerin, capitale régionale d'un peu plus de 100 000 habitants située dans le nord-est de l'Allemagne.

Il soutient l'Alternative für Deutschland (« Alternative pour l'Allemagne » ), le jeune parti d'extrême droite, qui vient d'obtenir 21 % des voix dans l'élection régionale, derrière les sociaux-démocrates (30,6 %).

« Il nous faut un parti qui mette de l'ordre dans le pays. Ces immigrants violent nos femmes, leur touchent les fesses en public... On n'avait pas ça avant, à l'époque de la RDA [ex-Allemagne de l'Est]. Il faudrait qu'on les enferme tous pour qu'ils comprennent comment ça marche ici », ajoute-t-il.

Sur la place de la gare, deux chauffeurs de taxi en attente de clients abondent dans le même sens. Ils ont voté AfD mais ne l'admettent que de manière détournée. « On n'a pas le droit à nos opinions, dans ce pays », dit l'un des deux. « Dans la presse allemande, ceux qui votent AfD se font traiter de nazis ou d'idiots! »

Merkel en perte de vitesse

Le 4 septembre dernier, le parti de la chancelière, Angela Merkel, l'Union chrétienne-démocrate (CDU), est arrivé en troisième position, avec 19 % des voix - une véritable claque pour la chef du gouvernement, puisque cette région, qui lui avait donné ses meilleurs résultats dans le passé, est aussi celle qui englobe sa circonscription électorale sur la scène nationale.

C'était pourtant une élection régionale; les grands enjeux nationaux sont rarement présents dans ce type d'élections. Mais depuis un an, la crise des migrants a joué un rôle prédominant dans les scrutins régionaux. Le parti AfD est maintenant présent dans 9 des 16 administrations régionales allemandes.

« Depuis l'ouverture des portes aux migrants en 2015, certains Allemands ont peur », affirme Martin Koschkar, professeur de sciences politiques à l'Université de Rostock, ville côtière de la région. « Ils craignent de devoir partager leurs allocations gouvernementales. Ils craignent même de perdre leur identité! »

Martin Koschkar observe l'évolution de l'opinion des habitants de l'ex-Allemagne de l'Est depuis la chute du mur, en 1989. Il remarque une accumulation de frustrations. « Le chômage dépasse 10 % ici, c'est le double de la moyenne nationale, constate-t-il. Les gens sont déçus. La démocratie ne leur a rien rapporté. Cette crise migratoire a agi comme une sorte de catalyseur. »

Dans les faits, on ne voit pratiquement aucun migrant dans cette région éloignée, qui n'a pas été mise à contribution dans le plan de relocalisation des réfugiés. « C'est souvent dans les régions où l'immigration est faible que le sentiment xénophobe est le plus fort. C'est bien documenté », ajoute le politologue.

« Cette élection a été pour nous un grand choc », reconnaît un porte-parole de la section locale du parti CDU. Cet employé du parti de la chancelière, qui souhaite rester anonyme, avoue que la politique du gouvernement national est difficile à vendre dans sa région.

« Après la réunification du pays, les activités ont complètement cessé sur les chantiers navals de la côte baltique. On a assisté à la fermeture de la gare de trains, à la fermeture d'écoles, de succursales bancaires... Maintenant, les gens se disent : ''Pourquoi le gouvernement est-il prêt à dépenser des millions pour les immigrants et pas pour nous?'' »

Une crise identitaire 

« Les Allemands ont des problèmes avec leur identité », affirme Frauke Petry, docteure en chimie et chef d'entreprise devenue chef nationale du parti AfD.

« Il faut assumer notre droit de stopper l'immigration illégale dans ce pays », dit-elle. « Il faut oser dire les choses clairement; la majorité de ces immigrants ne sont pas des réfugiés venus de Syrie. Si c'était le cas, on verrait une majorité de femmes et d'enfants arriver. Or, ce sont tous des jeunes hommes. Ce sont des illégaux. Tous ces gens sont ici parce que Merkel leur a dit : ''Venez, nos portes sont ouvertes!'' »

Le parti de Frauke Petry surfe sur la crise des migrants. Créée en 2013, cette formation politique ne recueillait à l'origine que 3 % des intentions de vote dans les sondages. Depuis l'an dernier, elle a 15 % d'appuis à travers le pays.

Lors des scrutins régionaux, l'AfD a ravi des électeurs à toutes les autres formations politiques, de gauche à droite. Mais il a surtout attiré une forte proportion de personnes traditionnellement abstentionnistes. C'est sa force; le parti rallie les personnes qui se disaient désabusées de la politique.

« Le vrai test viendra dans un an, lors des élections législatives nationales », précise le politologue de Rostock, Martin Koschkar. « Toute la population allemande pourra alors se prêter au jeu de l'évaluation de la performance d'Angela Merkel et de sa célèbre phrase lancée l'an dernier, en pleine tourmente migratoire : ''Nous pouvons y arriver'' »

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