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Des aumôniers musulmans n'ont pas les moyens de détecter la radicalisation dans les prisons

Si des prisonniers musulmans se radicalisaient en prison, les aumôniers ne seraient pas en mesure de le détecter faute de ressources, selon deux imams travaillant dans les pénitenciers fédéraux qui se sont confiés à Radio-Canada.

Un reportage de Bahador Zabihiyan

Deux aumôniers musulmans travaillant dans les prisons fédérales ont tenu à dénoncer leurs conditions de travail à condition qu'ils ne soient pas nommés, car ils ne sont pas autorisés à parler aux journalistes.

Les deux aumôniers estiment que le peu de temps qu'il leur est possible de passer avec les détenus ne leur permet pas de détecter les prisonniers qui pourraient être attirés par une version radicale et violente de l'islam. Ils disent aussi qu'ils peuvent faire peu pour accompagner les prisonniers déjà radicalisés, comme ceux qui ont été condamnés pour des faits liés au terrorisme, faute de temps.

Les rencontres entre les aumôniers et les prisonniers se font la plupart du temps en groupe, et les quelques rendez-vous individuels durent rarement plus de dix minutes par personne et par mois, selon un des aumôniers à qui Radio-Canada a parlé. Les deux aumôniers se plaignent aussi de passer trop temps à faire la navette entre différentes prisons, ce qui les empêche de passer suffisamment de temps avec les détenus.

Si les aumôniers musulmans ne peuvent passer du temps avec les détenus, d'autres personnes, avec une vision radicale de l'islam, pourraient combler ce vide.

« Quelqu'un qui est déjà radicalisé, et entre dans cette atmosphère de la prison, il pourrait en savoir un peu plus sur la religion que les autres prisonniers, et ceux-ci pourraient le regarder comme s'il était un érudit ou un imam », prévient l'un des aumôniers.

Le SCC désapprouve ces propos avec véhémence.

Le service correctionnel indique que les comportements de tous les prisonniers sont minutieusement surveillés par le personnel. « Les établissements du SCC sont des milieux sécurisés où les comportements des délinquants sont régulièrement observés, surveillés, supervisés et signalés », dit Mme Naish.

Ignorance des gardiens

Les deux aumôniers qui se sont confiés à Radio-Canada disent aussi que le service correctionnel fédéral ne comprend pas les besoins des détenus musulmans pratiquants, qui peuvent être marginalisés par l'administration à l'occasion.

Le SCC indique que les prières de groupe sont autorisées selon le contexte. « La prière en commun est offerte en consultation avec des représentants qualifiés de chaque groupe confessionnel [...] Les prières en commun non surveillées ne sont pas autorisées », dit Mme Naish, la porte-parole du SCC.

Les deux aumôniers qui se sont confiés à Radio-Canada disent que le personnel pénitentiaire ne connait pas assez la religion musulmane.

Le service correctionnel indique que le principe de liberté de culte est respecté.

Privatisation des services d'aumôneries

Depuis 2012, la compagnie Kairos Pneuma Chaplaincy (KPC) s'occupe des services d'aumônerie dans les prisons fédérales. Auparavant, le service correctionnel s'adressait aux associations respectives de chaque confession pour avoir accès à des aumôniers.

Le révérend John Tonks, le président de KPC, reconnait que les aumôniers musulmans, comme ceux des autres confessions, n'ont souvent pas assez de temps à consacrer aux prisonniers. « Beaucoup d'entre eux travaillent plus d'heures que celles pour lesquelles ils sont payés, donc dans les faits, ils font du bénévolat », dit M. Tonks. Cependant, ce n'est pas la faute de sa compagnie. Les heures de prestations de services sont déterminées par le SCC.

Le SCC indique qu'il consulte les différentes prisons et les responsables de l'aumônerie pour déterminer le nombre d'heures de travail des aumôniers.

Un des deux imams qui a parlé à Radio-Canada de manière confidentielle dit qu'il pense à démissionner car il ne peut accomplir sa mission correctement.

L'année dernière, l'aumônier musulman Yasin Dwyer avait aussi démissionné, pour des raisons très similaires. Il s'opposait à la privatisation des services d'aumônerie.

« J'avais des désaccords idéologiques avec la privatisation des services d'aumôneries », dit-il en entrevue avec Radio-Canada. Ainsi, il craignait que les personnes condamnées pour des faits liés au terrorisme ne puissent être suivies correctement par les aumôniers musulmans.

KPC a reçu environ plus de 24 millions de dollars depuis 2012 de la part du SCC. La qualité des services d'aumôneries a baissé depuis la privatisation, disent les deux aumôniers qui ont parlé à Radio-Canada.

Le service correctionnel réfute ces allégations.

M. Tonks, de KPC, affirme aussi que la qualité des services d'aumônerie a augmenté depuis 2012. À partir de l'été 2016, c'est l'organisation sans but lucratif Bridges of Canada qui va prendre la relève de KPC.

Risque de radicalisation

Une dizaine de « délinquants radicalisés » se trouvent en ce moment dans les prisons fédérales canadiennes, selon le SCC. À cela s'ajoute un certain nombre de personnes qui se sont possiblement radicalisées en prison et qui présenteraient un risque pour la sécurité nationale. Une demi-douzaine de procès portant sur le terrorisme pourrait donner lieu à d'autres condamnations, ce qui pourrait envoyer plus de personnes radicalisées dans les prisons fédérales, selon le SCC.

C'est une fraction des 14 000 détenus qui se trouvent dans les prisons fédérales. Herman Deparice-Okomba, le directeur du Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence, estime que les autorités devraient prendre en compte les critiques des deux aumôniers musulmans qui ont parlé à Radio-Canada.

Au Canada, aucun acte terroriste récent n'a été perpétré par une personne s'étant au préalable radicalisée en prison. Mais en Europe, le sujet est brûlant. Les terroristes qui s'en sont pris au journal Charlie Hebdo, par exemple, se sont radicalisés ensemble derrière les barreaux.

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