Le Grand Nord est-il un terrain de jeu pour les pervers? Des travailleurs venus du Sud profitent de l'éloignement et de la détresse pour commettre des gestes irréparables. Enquête a recueilli les témoignages de femmes inuites victimes de violences sexuelles. À leur tour de dire #Uvangalu : #MoiAussi en inuktitut.

Par Josée Dupuis d’Enquête

Au volant de sa camionnette, un travailleur de la construction s’approche de Kathy et de sa soeur Kaylan. Les deux soeurs de 15 et 16 ans ont bu, un peu trop. La nuit va bientôt tomber et l’hiver s’est déjà installé sur le village de Salluit.

Il les invite à monter faire un tour. Il a de l’alcool avec lui. « Au début, il était gentil. Il nous parlait », se rappelle Kathy Papigatuk.

Le véhicule quitte le village et emprunte la longue route qui mène vers l’aéroport. Brusquement, l’homme tourne sur le chemin qui mène au dépotoir et arrête sa camionnette au milieu des déchets.

Le conducteur coupe le moteur. C’est le silence, un silence glacial. Salluit semble bien loin tout d’un coup pour les deux soeurs. « Ce dont je me souviens, c’est que j’étais à moitié nue », affirme Kathy, à propos de ces événements qui se sont déroulés en octobre 2013.

Kaylan est assise à l’arrière, impuissante. « C’est arrivé tellement vite. C’était un cauchemar, nous confie-t-elle [...] J’essayais de la sortir de là, mais je n’y arrivais pas. Je ne pouvais que pleurer. » Sa soeur se fait violer devant elle.

Quelques jours plus tard, Kathy porte plainte à la police de Salluit.

Kathy Papigatuk a accepté de raconter son agression sexuelle à Enquête. Par pudeur, elle n’a pas souhaité qu’on montre son visage.

Son agresseur, Daniel Bilodeau, a plaidé coupable à un chef d’agression sexuelle sur une mineure. Selon sa version des faits, Kathy lui aurait dit qu’elle avait 20 ans. Il dit aussi que c’est elle qui lui aurait fait des avances et qu’il n’y a pas eu pénétration.

Celui qui était à l’époque employé de l’entreprise Gely Construction a été condamné en août 2017 à 240 jours de prison.

La compagnie de construction affirme aujourd'hui qu’elle n’était pas au courant du comportement de son ex-employé. Elle soutient que ses travailleurs reçoivent des directives très claires avant de se rendre au Nunavik et que la consommation d’alcool est interdite.

Kathy n’est pas la seule à avoir vécu cet enfer aux mains d’un travailleur du Sud.

« Il faut dénoncer »

Jeannie Papigatuk est aussi originaire de Salluit, village de 1700 habitants. Née d’un père blanc, une histoire d’un soir comme elle dit, elle vit aujourd’hui dans les Laurentides avec ses trois enfants.

Cette artiste accomplie était l’une de ces jeunes adolescentes qui tournaient autour des camps de travailleurs. Jeannie attendait avec impatience la saison de la construction, car les hommes arrivaient avec de l’alcool.

Jeannie n’a jamais porté plainte. À 15 ans, elle croyait être consentante. Elle a mis du temps à comprendre tout le tort que cela lui a causé. « Il faut dénoncer et dire ce que ces gens-là font. »

Regardez le témoignage de Jeannie Papigatuk :

Mme Papigatuk a décidé de témoigner, même si cela lui demande du courage. Elle parle pour protéger les plus jeunes, pour prévenir d’autres agressions.

Le taux d’agressions sexuelles au Nunavik est effarant. L’année dernière, 220 mineurs et 228 adultes ont été victimes d’agressions sur une population d’un peu plus de 12 000 personnes, selon des chiffres de la police régionale Kativik. Et ce ne sont que les cas rapportés, la majorité ne l’est pas. Une femme sur trois aurait été agressée durant son enfance.

Les traumatismes passés, l’alcool, la drogue et la grande promiscuité due aux logements surpeuplés contribuent à cette triste réalité. La plupart des agresseurs sont inuits.

Les travailleurs du Sud

« Des trousses de viol, j’en reçois tous les jours ou pratiquement tous les jours. Les [agresseurs] ne sont pas seulement des Inuits, il y a des Blancs également », affirme Michel Martin qui vient tout juste de terminer son mandat comme chef de police du Nunavik.

« J’ai déjà été en mission pour les Nations unies. On voit ce genre de comportement dans le cadre des opérations à l’international. Des gens qui viennent pour de courtes périodes, en milieu isolé. Il y a plus d’opportunités, moins de compétition et ils sont en présence d’une clientèle plus vulnérable, surtout lorsqu’elle se fait offrir de l’alcool, de la drogue. C’est un moyen de les attirer et de profiter de ces jeunes femmes ou de ces jeunes hommes », explique-t-il.

L’alcool, c’est l’élixir qui endort la douleur, le mal de vivre et qui trouble la mémoire. Trois villages seulement permettent la vente libre d’alcool au Nunavik. Dans les 11 autres communautés, il est permis d’en commander une certaine quantité seulement. Malgré tout, l’alcool coule à flots.

Il y a 20 ans, des entreprises arrivaient avec des conteneurs remplis d’alcool, rappelle Jean-Jacques Morisset, coordonnateur au Qaqqalik Landholding, organisme responsable d’accorder les permis de construction à Salluit. « Tu voyais les femmes entrer dans les camps, puis sortir deux heures plus tard complètement soûles », se rappelle-t-il.

Plus récemment, EDC Nord a perdu son permis de travail pour avoir, entre autres, procuré de l’alcool à des femmes inuites. Elle est aujourd’hui en faillite.

Enquête a contacté les principales compagnies de construction qui oeuvrent au Nunavik :

  • Makivik Construction
  • Pépin-Fortin
  • Laval-Fortin-Adams
  • FCNQ-Construction
  • Gely Construction
  • WSP

Aucune n’a pas voulu accorder d’entrevue, affirmant avoir un code de conduite. Seule la compagnie WSP nous a fait parvenir le sien qu’elle remet à ses travailleurs.

Mais il n’y a pas que les travailleurs de la construction. La police régionale Kativik a procédé à l’arrestation d’hommes venus du Sud qui travaillent dans différents milieux au Nunavik, notamment à l’épicerie de Puvirnituq, au Centre de santé de Kuujjuaq et à la Commission scolaire Kativik.

Certains ont été reconnus coupables, d’autres attendent la date de leur procès. La grande majorité des agressions concernent de jeunes filles mineures.

Deux policiers sont également sous enquête pour agressions sexuelles à l’endroit de femmes inuites.

Prévenir les violences sexuelles

Annie Alaku est une femme courageuse et inspirante qui se bat contre les violences sexuelles. Née dans un igloo et dans la pauvreté, elle a réussi à faire des études en éducation et en travail social à l’Université McGill, à Montréal.

De retour au Nord, alors qu’elle est directrice de l’école, elle apprend que 11 petites filles ont été victimes d’attouchements sexuels par le chauffeur de l’autobus scolaire. Quand elle le confronte, il lui répond que cela fait partie de la culture inuite.

À partir de ce moment, Annie Alaku consacre sa vie à faire de la prévention auprès des jeunes et des femmes, et à les inciter à dénoncer les agressions sexuelles commises par leurs proches ou par des étrangers. C’est une bataille de tous les instants.

Cette aînée a aussi connu l’outrage des Blancs. Malgré les années, la douleur est aussi vive.

« Moi aussi, j’ai été agressée par un homme du Sud. Donc, je sais ce qu’elles ressentent. J’avais 16 ans, c’était un pilote d’avion. J’ai suivi mon amie chez son petit ami, un gérant de la Baie d’Hudson. Je ne savais pas qu’il y aurait un autre homme. Il m’a violée. J’ai caché ce qui m’était arrivé durant plusieurs années », dit-elle au bord des larmes.

Lizzie Aloupa, agente de prévention auprès de la police régionale Kativik, est un autre pilier du Nunavik. Elle est l’une des femmes responsables de la mise sur pied du programme Good Touch, Bad Touch (Bon toucher, mauvais toucher) qui enseigne aux enfants dans les écoles à dénoncer les comportements inappropriés.

Elle reconnaît que bien des jeunes filles ne sont pas en sécurité au Nunavik. Il y a trop d’alcool qui circule au sein même des familles, selon elle.

« Des hommes viennent ici, se sentent libres et sont convaincus que personne ne sera au courant de ce qu’ils font. Ce sont de petites communautés, tout peut arriver facilement », dit-elle, ajoutant que les violences sexuelles ont des effets catastrophiques.

« Est-ce qu’on garde le silence comme on a toujours fait ou on dénonce? », ajoute-t-elle.

Mais dénoncer ces comportements, notamment ceux des travailleurs venus du Sud, n’est pas facile. Certaines jeunes femmes qui travaillent pour des institutions inuites ont voulu le faire publiquement, mais leur employeur a refusé.

La réalité des filles et des femmes du Nunavik est aux antipodes de ce qui se vit au Sud.

« Nous habitons la même province, mais c’est comme si nous vivions dans un autre pays. Nous n’avons pas les mêmes ressources que vous, nous sommes très loin de ça », affirme Jeannie Puxley, une chasseuse de caribou énergique et fière.

Celle qui a terminé ses études et travaille auprès des jeunes estime que les filles au Nunavik ne sont pas respectées et que certaines d’entre elles ne savent même pas ce qu’est le respect.

Même si les violences sexuelles sont endémiques, les femmes gardent espoir. Jeannie Puxley fait partie de cette nouvelle génération de battantes qui veulent changer les choses.

Tout comme Jeannie Puxley, Annie Alaku ne baissera jamais les bras. Son combat, elle le poursuivra jusqu’à sa mort. Et son visage s’illumine lorsqu’elle dit sa fierté d’être inuite.

« Je suis fière un millier de fois. Oui! »

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