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Des scientifiques s’interrogent sur les effets des gazons synthétiques pour la santé

Les terrains de gazons synthétiques faits à partir de pneus recyclés posent-ils un risque pour la santé? Si l'industrie et la direction de la santé publique de Montréal assurent qu'il n'y a aucun danger, des experts affirment que la littérature scientifique sur le sujet est encore bien incomplète.

Un texte d'Antoine Deshaies

Il est pratiquement impossible de jouer au soccer ou au football sur un terrain synthétique sans retrouver de petites billes noires dans ses chaussures ou dans ses chaussettes. Elles sont partout. Ces granulats noirs sont en fait des pneus de voiture recyclés et broyés.

En moyenne, on retrouve 20 000 pneus dans chaque terrain. Il y a plus de 12 000 de ces terrains aux États-Unis. Soccer Québec en recense 225 dans la province. Des dizaines d’autres sont utilisés pour le football.

La composition de ces terrains inquiète l’entraîneuse de soccer Amy Griffin depuis des années. Cette ancienne gardienne de l’équipe nationale américaine entraîne l’équipe de l’Université de Washington, à Seattle, depuis 22 ans.

« On retrouve les granulats dans nos yeux, dans notre bouche, sur nos éraflures, a expliqué Griffin à Radio-Canada Sports. Je n’ai pas de preuve, mais je ne peux concevoir que ce soit sans risque pour la santé de jouer sur de telles surfaces. Après nos entraînements, j’oblige mes joueuses à prendre une douche et à mettre leurs vêtements au lavage avant d’aller en classe. »

Griffin craint que les granulats de pneus puissent causer le cancer. Elle a commencé à avoir des doutes en 2009 quand elle s’est rendu compte que deux gardiennes de but de la région avaient développé des lymphomes. Depuis, elle a rencontré neuf autres personnes dans la même situation, et huit d’entre elles étaient des gardiennes.

Elle recense depuis les cas de cancer parmi les athlètes passant de longues heures sur les gazons artificiels. Sa liste, non scientifique, contient aujourd’hui 253 noms. Parmi les joueurs de soccer, près de 60 % sont des gardiens, alors qu’ils ne représentent que 10 % des membres des équipes.

Pour elle, le lien est clair. Les gardiens, beaucoup plus en contact avec les granulats de pneus, sont plus vulnérables.

Le leader mondial du synthétique, FieldTurf, n’a pas voulu nous accorder une entrevue à la caméra. L’appel de Radio-Canada Sports, à son siège social de Montréal, a été transféré à une firme de relations publiques basée à New York.

Après un appel téléphonique, le représentant de la firme nous a envoyé une déclaration écrite qui réaffirme la sécurité des terrains construits avec des pneus broyés.

« Les pneus recyclés ont fait l’objet de plus d’une centaine d’études académiques et gouvernementales qui n’ont pas identifié de risque pour la santé humaine, peut-on lire dans le communiqué. L’industrie a toujours fait preuve de transparence quant aux questions de sécurité. Nous sommes certains que l’Agence américaine de protection de l’environnement en viendra aux mêmes conclusions que nous. »

L’Agence américaine de protection de l'environnement prévoit publier les résultats de son étude au cours des prochains mois.

Les granulats contiennent des substances cancérigènes

Plusieurs scientifiques contestent les conclusions des études citées par l’industrie et les différentes autorités gouvernementales pour affirmer que les gazons ne posent aucun danger.

L’organisme Environment and Human Health Inc., composé d’une dizaine de scientifiques de la santé, a analysé une vingtaine d’études citées par l’industrie. Le rapport du groupe de New Haven, au Connecticut, est sans appel.

« Nous avons réalisé que l’industrie pouvait seulement s’appuyer sur ses études si personne ne les lisait attentivement, alors nous les avons toutes lues, a dit la présidente Nancy Alderman. Notre conclusion est claire. Les études citées ne prouvent en aucun cas que les terrains sont sans danger. Il y a des failles scientifiques importantes dans leurs démarches. »

L’organisme indépendant s’intéresse aux gazons synthétiques depuis une douzaine d’années. Il réclame un moratoire sur la construction de nouveaux terrains artificiels jusqu’à ce que de nouvelles études indépendantes soient réalisées.

Environment and Human Health Inc. a financé une étude du professeur Gaboury Benoit, chimiste à l’École de foresterie et d’études environnementales de l’Université Yale. À la lumière des résultats obtenus, il ne laisserait pas ses enfants jouer de façon constante sur un gazon synthétique fait à partir de pneus recyclés.

« On a encore du mal à le quantifier, mais je suis convaincu qu’ils constituent un risque, surtout pour les jeunes enfants, a affirmé Gaboury Benoit. Notre étude a trouvé une centaine de substances chimiques dans les granulats de pneus et une vingtaine d’entre elles sont des agents cancérigènes et autant sont des irritants pour le système respiratoire. »

Le chimiste s’inquiète surtout de la présence des HAP, les hydrocarbures aromatiques polycycliques, un groupe de contaminants de l’environnement reconnu prioritaire au Canada, selon l’Institut national de santé publique du Québec.

FieldTurf a soumis les conclusions de Gaboury Benoit au toxicologue Michael Peterson. Ce dernier juge que l’étude ne montre d’aucune façon que la quantité de produits chimiques posent un risque à la santé humaine.

Des craintes pas seulement liées au cancer

Le toxicologue Vasilis Vasiliou, également professeur à l’Université Yale, préfère aussi que ses enfants évitent les gazons synthétiques. Il a d’ailleurs convaincu le directeur des sports de l’université de ne pas poser de gazon artificiel dans le stade de football de l’établissement.

« La dangerosité de ces terrains n’est pas claire, a mentionné celui qui est aussi directeur du département des sciences de la santé environnementales de l’Université Yale. Je ne peux pas affirmer que des enfants développeront un cancer s’ils jouent sur ces surfaces régulièrement, mais je ne peux pas dire non plus qu’il n’y a pas de risque. L’industrie dit que c’est sécuritaire, mais il y a plusieurs raisons de croire le contraire. Nous avons besoin de plus d’études. »

Selon lui, il est impératif que des études épidémiologiques à long terme soient réalisées. Lui-même entend suivre un groupe d’athlètes sur une longue période pour analyser la présence des contaminants dans le sang ou l’urine.

Ses plus récentes recherches estiment qu’il y aurait une cinquantaine d’agents cancérigènes reconnus ou probables dans les granulats de pneus. Et puisque les réactions des produits chimiques entre eux ne sont pas toutes connues, il craint que leurs effets soient multipliés.

Pas d’inquiétude à la direction de la santé publique

La direction de la santé publique de Montréal suit de très près le dossier des gazons synthétiques. La toxicologue Karine Price a fait la revue de la littérature scientifique à plusieurs reprises sur le sujet et conclut qu’il n’y a pas de risque majeur à la santé humaine.

« Bien sûr, on connaît les produits chimiques contenus dans les granulats de pneus, mais tout est une question de dose, a dit Mme Price. Une des étapes de l’analyse de risque est de caractériser l’exposition. Oui, il y a des produits cancérigènes, mais est-ce qu’on peut y être exposé? Quelle est l'absorption? Si les doses sont trop petites, le risque est non significatif. »

La toxicologue reconnaît toutefois que des études supplémentaires sont nécessaires.

« Oui, il y a des lacunes ou certaines lacunes en ce moment, mais on peut quand même dire qu’il n’y a pas de risque pour la santé, a-t-elle expliqué. On recommande toutefois de ne pas manger sur ces surfaces et de bien se laver les mains après avoir été en contact avec les granulats. »

Karine Price attend avec impatience les résultats d’une grande étude menée par trois agences gouvernementales américaines, dont l’Agence de protection de l’environnement.

Les conclusions de cette recherche, amorcée en 2015, sont attendues au cours des prochains mois.

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