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Deux partenariats entre la Fondation Chagnon et Québec ne seront pas renouvelés

La Fondation Chagnon ne reconduira pas les programmes Québec en forme et Avenir d'enfants, les deux plus importants partenariats qui la lient au gouvernement du Québec. Cette décision, prise d'un commun accord, survient alors que les critiques à l'encontre des partenariats sont nombreuses.

Un texte d'Hugo LavalléeTwitterCourriel à l'émission Enquête

« Il y a eu quelques bons coups là-dedans, mais on voyait que ce n'était possiblement pas nécessairement la meilleure manière de se rendre à l'objectif », explique Jean-Marc Chouinard, vice-président Stratégie et partenariats à la Fondation Lucie et André Chagnon.

Lorsqu'ils viendront à échéance, les deux programmes auront permis d'investir 800 millions de dollars en 10 ans auprès des enfants. Mais plusieurs organismes qui bénéficient des programmes émettent de nombreux doutes sur leur gestion.

On apprenait plus tôt que moins de la moitié de l'argent versé par Québec et la Fondation Lucie et André Chagnon à Avenir d'enfants au cours de ses cinq premières années d'existence a été investie directement dans les collectivités. C'est ce qui ressort de l'examen des dépenses effectuées par l'organisme, un examen qui démontre aussi que d'importantes sommes destinées aux jeunes n'ont pas été versées au rythme où cela avait été anticipé.

C'est au milieu des années 2000 que le gouvernement de Jean Charest a annoncé la mise en place de nouveaux types de partenariats, en collaboration avec la Fondation Chagnon. Québec en forme était créé pour encourager l'activité physique auprès des jeunes, tandis qu'Avenir d'enfants voyait le jour pour promouvoir le développement des enfants en bas âge.

En plus d'assurer aux organismes et aux institutions oeuvrant auprès des jeunes un « financement stable » et de garantir « des résultats tangibles », ces nouveaux partenariats devaient avoir « plus d'impact » que les programmes gouvernementaux habituels.

« On veut faire une différence où je considère que le gouvernement, avec les milliards, n'a pas fait la différence », expliquait à l'époque André Chagnon, en entrevue à Enquête.

Dix ans plus tard, tout en reconnaissant que l'argent versé aura permis la mise en place de plusieurs initiatives dont ont bénéficié les jeunes Québécois, de nombreux groupes communautaires estiment que la manière dont été gérés ces partenariats n'est pas optimale.

« On parle souvent des PPP sociaux et du privé comme étant une façon de faire pour dégraisser le budget de l'État, que c'est moins lourd avec le privé, tout ça… Force est d'admettre que ça, ce n'est pas vrai », affirme Guy Boucher, dont l'organisme Famille Espoir, établi à Sherbrooke, reçoit depuis quelques années des fonds de Québec en forme.

À l'instar de nombreux autres organismes communautaires à qui nous avons parlé, Guy Boucher estime que ces partenariats sont administrés trop lourdement.

Nancy Harvey, qui coordonne le Regroupement des organismes communautaires famille de Montréal, et dont la plupart des 44 membres reçoivent de l'argent de l'un ou l'autre de ces partenariats, soutient avoir entendu quantité de reproches ces dernières années à leur sujet.

Des démarches trop longues?

Les organismes communautaires estiment que les exigences des partenariats sont trop nombreuses et trop pointues. Ils affirment aussi que les démarches pour obtenir du financement s'étendent sur des mois, voire des années.

« Même les quartiers où ils ont trouvé l'expérience très positive avec Avenir d'enfants ou Québec en forme le disent : ça prend énormément de temps. Une planification peut prendre jusqu'à une année et demie », déplore Nancy Harvey.

C'est que les organismes qui veulent recevoir du financement doivent d'abord constituer des concertations au sein de leur quartier. Il leur faut ensuite, tous ensemble, réaliser un portrait sociodémographique de leur quartier et préparer un plan d'action selon des barèmes prédéfinis.

« Ça demande beaucoup de négociations, beaucoup de réflexion et souvent, quand on tombe dans les réflexions pour répondre aux attentes [des partenariats], on commence à se décrocher du milieu. […] C'est quand même beaucoup pour le peu de ressources humaines qu'on a. Quand tu as des rencontres plusieurs fois par mois, c'est beaucoup demandant », fait valoir Rachel Larocque, qui coordonne la Maison communautaire Daniel-Johnson, à Gatineau, un organisme qui reçoit également de l'argent des partenariats.

« On peut se permettre de prendre quelques mois peut-être supplémentaires pour faire un bon diagnostic du milieu puis pouvoir avoir des actions qui sont intéressantes », explique Julie Dostaler qui, après avoir été directrice générale de Québec en forme, dirige maintenant Avenir d'enfants. Elle dit aussi que les partenariats sont devenus de plus en plus souples au fil des années.

Encadrement excessif?

De nombreux groupes communautaires se plaignent cependant de l'encadrement excessif qui leur serait, selon eux, imposé. La présence soutenue d'employés des bailleurs de fonds au sein de leurs instances, notamment, en irrite plusieurs.

« À la limite, [c'est] une non-reconnaissance de nos expertises, parce qu'on fait tous fonctionner des organismes, on est habitués, on sait qu'est-ce qui se passe dans le milieu […] fait que le fait d'être obligé d'embaucher quelqu'un pour répondre aux critères [des bailleurs de fonds], ça veut dire que c'est quand même lourd comme processus », déclare Rachel Larocque.

« Nos agents ne sont pas là pour surveiller, se défend Julie Dostaler. Nous, le souhait, c'est qu'ils aident, puis on souhaite aussi que ces gens-là, qui sont notre pouls dans les milieux, puissent être à l'écoute des besoins des communautés. » Elle souligne aussi que plusieurs organismes apprécient la présence d'employés des partenariats à leurs côtés.

Mais qu'elle soit ou non appréciée, la présence de ces employés coûte cher aux partenariats. Par exemple, au cours de ses cinq premières années d'existence, Avenir d'enfants a dépensé 96 millions de dollars, dont près de 27 millions en salaires à ses employés.

Si on ajoute à cela les frais de déplacement, les consultants, de même que les sommes investies en recherche, seuls 42 millions de dollars ont été versés directement aux collectivités. C'est 44 % de tout l'argent dépensé.

« Ça fait beaucoup d'argent qui va à la structure par rapport aux services à la population », fait valoir Nancy Harvey, du Regroupement des organismes communautaires famille de Montréal.

Mais la directrice générale d'Avenir d'enfants, Julie Dostaler, maintient que tout cet argent a été bien dépensé : « Pour nous, c'est du soutien. C'est […] une stratégie d'accompagnement. Puis ce que ça vise, c'est faire en sorte, en fait, que les gens qui travaillent pour les enfants puissent travailler de façon plus efficiente. »

Au-delà de la manière dont a été dépensé l'argent des partenariats, un autre constat se dégage : le gouvernement et la Fondation ont versé plus d'argent à Québec en forme et à Avenir d'enfants que ces derniers n'ont été capables d'en remettre aux organismes, durant les premières années de leur existence.

En 2012, à mi-parcours, Québec en forme avait dans ses comptes un solde supérieur à 95 millions de dollars. Le scénario est semblable pour Avenir d'enfants, qui avait accumulé en 2013 la somme de 62 millions de dollars.

Les versements suspendus

Devant ce constat, le ministère des Finances et la Fondation ont décidé de suspendre les versements aux deux partenariats, le temps que les sommes accumulées soient utilisées.

Mais dans un contexte d'austérité où les subventions destinées aux organismes communautaires se font rares, plusieurs groupes s'insurgent d'apprendre que de l'argent dort dans les coffres.

« C'est pas juste l'argent de la famille Chagnon, mais c'est celui aussi des contribuables québécois », fait valoir Nancy Harvey, qui aurait souhaité que cet argent soit remis aux groupes communautaires.

« Ce sont des fonds qui sont dédiés pour le mandat; on n'a jamais été dans du financement de mission de base d'organisations. Ce qu'on entend présentement, c'est que les gens souhaiteraient avoir du financement additionnel pour la mission de base de leur organisation, ce qui n'est pas le mandat actuellement des sommes d'argent [non utilisées] », rétorque Julie Dostaler. Elle assure que tout l'argent destiné aux partenariats sera dépensé d'ici les dates d'échéance respectives de ces derniers.

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