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Doit-on retirer les monuments confédérés des lieux publics?

Le retrait d'une statue du général de la Confédération Robert E. Lee, qui a dirigé les troupes confédérées des États esclavagistes durant la guerre de Sécession, est l'un des éléments déclencheurs des manifestations violentes à Charlottesville, en Virginie. Cette statue confédérée ainsi que des centaines d'autres à travers le pays divisent les Américains. Doit-on les retirer des lieux publics?

Un texte de Mélanie Meloche-Holubowski

Leur présence provoque de vifs débats sur l'héritage de la guerre de Sécession.

Pour la majorité des Américains, ils incarnent l'esclavage, le racisme et le Ku Klux Klan. Pour certains, ils représentent un symbole historique de résistance à l'oppression nordiste à l'époque. Ces monuments sont désormais le point de ralliement des néo-sécessionnistes et des suprémacistes blancs.

Certains groupes de droits civiques réclament depuis longtemps leur retrait. Le débat est acerbe, empreint d’émotions et de tensions raciales et teinté d’interprétations historiques partiales.

Deux ans après que des manifestants eurent peinturé les mots « Black Lives Matter » sur la statue du général Lee, la ville de Charlottesville a annoncé en février qu’elle l’ôterait du parc (récemment renommé parc de l’Émancipation). Des suprémacistes blancs ont manifesté en mai et des opposants ont entamé une poursuite contre la ville, affirmant que seul l’État a l’autorité de retirer un monument.

« Ces monuments sont le symbole d’un système hiérarchique qu’ils [les suprémacistes] ne veulent pas voir disparaître. Les gens s’attachent à ces morceaux de pierre, tellement qu’ils manifestent parfois de façon violente. », dit Dell Upton, professeur de l'histoire de l'architecture de l'Université de Californie à Los Angeles et auteur d'un livre sur l'histoire des monuments confédérés aux États-Unis.

Cependant, il croit que le retrait du monument à Charlottesville « n’était qu’un coup publicitaire pour les groupes d’extrême droite et suprémacistes ».

Il existe environ 1500 monuments et statues à l’effigie de la Confédération dans 31 États américains, mais très peu ont été retirés des lieux publics, même s’ils ont été au cœur de nombreuses controverses. En conséquence, la situation continue de s’envenimer.

Un débat national tendu

Le débat entourant les monuments et statues confédérés n’est pourtant pas nouveau, tiennent à rappeler Dell Upton et Benjamin Forest.

Benjamin Forest, professeur de géographie à l'Université McGill qui a étudié les monuments communistes après la chute de l'empire soviétique, indique que la plupart des monuments confédérés ont été construits grâce à des dons de particuliers et ont été érigés longtemps après la guerre, soit pendant le mouvement afro-américain des droits civiques.

« Ils ont été érigés au moment où les suprémacistes blancs étaient au pouvoir et où la ségrégation était en plein essor », dit-il, précisant que c’était une façon de démontrer la supériorité des Blancs.

Les monuments confédérés ont commencé à être contestés lorsque les Afro-Américains ont obtenu un certain pouvoir politique dans les années 70, ajoute M. Forest.

Le massacre de neuf Noirs dans une église de Charleston en juin 2015 par le suprémaciste Dylann Roof a de nouveau relancé le débat. « Le tueur avait clairement dit qu’il avait été influencé par les symboles confédérés, ce qui a provoqué un tollé. »

Cette tragédie a provoqué un mouvement de contestation exigeant le retrait des drapeaux confédérés des édifices publics et gouvernementaux. Certains ont été retirés, mais d'autres flottent encore.

Plus récemment, La Nouvelle-Orléans a enlevé quatre monuments confédérés, un processus qui s’est fait sous haute tension. Trois d’entre eux ont été retirés en pleine nuit afin d’éviter des manifestations. Les employés qui ont retiré les monuments ont dû porter des vestes pare-balles en raison de menaces de mort.

Seuls des organismes sans but lucratif ou des institutions gouvernementales pourront acquérir ces monuments et ils ne pourront plus être érigés dans des endroits publics.

Certains États, comme l’Alabama et le Tennessee, ont carrément interdit aux villes, même si cela relève de leur autorité, de retirer des monuments à moins que ceux-ci n'encouragent explicitement de la violence envers un groupe. Ces monuments n’incitent pas nécessairement à la violence, mais ils « sous-entendent un passé violent, raciste », dit M. Upton.

Depuis les manifestations de Charlottesville, plusieurs villes, comme Baltimore et Kensington, ont promis de retirer les monuments.

À Durham, en Caroline du Nord, des activistes n’ont toutefois pas attendu une action des autorités. Lundi, ils ont renversé une statue en scandant : « Pas de racisme, pas de KKK, pas de fascisme! »

De la censure?

Ceux qui souhaitent conserver les monuments confédérés affirment que le retrait de ces monuments équivaut à effacer l’histoire.

Un membre de la Chambre des représentants du Mississippi, Karl Oliver, a déclaré plus tôt cette année sur Facebook que ceux qui veulent retirer ces monuments « devraient être lynchés » parce qu’ils détruisent « notre histoire » de la même manière que les nazis.

Un argument sans fondement, puisque ces monuments présentent une histoire incomplète, disent MM. Upton et Forest.

Il faut faire une distinction entre l’histoire et une commémoration de l’histoire, précise M. Upton. « Un monument, c’est une commémoration. Une statue de Robert Lee ne représente pas la guerre civile au complet. Il y a aussi des distorsions dans l’interprétation de l’histoire. »

Par ailleurs, tout objet dans un espace public doit véhiculer des valeurs communes, estiment les deux experts.

« Si on conserve ces monuments, nous appuyons les valeurs de suprématie blanche », ajoute M. Forest.

Que faire avec les monuments?

M. Forest fait un parallèle entre le retrait de statues confédérées aux États-Unis et les statues de l’ère soviétique. Le professeur croit que les États-Unis auraient beaucoup à apprendre de l’Europe, qui a fait un grand ménage dans ses monuments après la fin du communisme. « C’est normal de repenser à la pertinence des monuments. L’histoire ne peut pas être écrite une seule fois et n’être jamais révisée. »

Certains symboles communistes ont été détruits. Plusieurs pays ont choisi d’aménager des « parcs de statues » où ils ont « exilé » les pièces les plus controversées. Selon l’architecte du Memento Park, à Budapest, où l’on trouve des statues de Lénine, de Marx et d'Engels, « le site représente la dictature. Mais parce qu’on peut en parler et critiquer, il représente aussi la démocratie. »

D’autres ont été transformés. À Budapest, le gouvernement a érigé une statue d’un héros national hongrois, Imre Nagy, qui tourne le dos au monument commémorant l’Armée rouge. « Ça change le sens du monument en inversant le message politique. Ça peut être extrêmement efficace. » Une statue de Ronald Reagan, populaire auprès des Hongrois en raison de sa fermeté envers les communistes, a été ajoutée en face du monument de l’Armée rouge.

Si Budapest a réussi à réinterpréter ce monument, M. Upton croit qu'il ne s'agit pas de la solution idéale. Par exemple, ajouter une plaque explicative aux côtés d’une statue d’Hitler ne serait pas suffisant. « Plusieurs personnes ne liront probablement pas la plaque. »

Il critique également les endroits où l’on juxtapose des monuments commémorant les personnes affectées par l’esclavage ou la ségrégation et des monuments confédérés. « On a l’impression que les deux ont la même valeur historique. »

Les quelques monuments qui ont une valeur artistique devraient être conservés dans des musées, dit M. Upton. Pour les autres, il croit que ceux qui souhaitent vraiment conserver ces statues peuvent tout simplement les acheter et les mettre dans leur propriété.

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