Le 8 novembre 2016, les Américains portaient au pouvoir un président semblable à aucun autre. Un candidat belliqueux et polémique qu'aucun sondage sérieux ne prévoyait voir s'installer à la Maison-Blanche. Un homme sans expérience politique n'ayant promis qu'une chose : redonner sa grandeur d'antan à l'Amérique.

Un texte de Janic Tremblay, envoyé spécial au Tennessee

Le discours a séduit les déshérités qui lui ont fait confiance. Un an après l’élection de Donald Trump, bon nombre de citoyens américains ont perdu leurs illusions. D’autres continuent de soutenir le président coûte que coûte en invoquant notamment l’unité du Parti républicain.

Le pays de l’oncle Sam apparaît plus divisé que jamais. Le clivage est marquant entre les villes et la campagne. L’exemple du Tennessee est particulièrement frappant à cet égard. Seules les grandes villes que sont Nashville et Memphis ont voté pour les démocrates. Le reste de l’État a massivement appuyé Donald Trump.

Amer, le chocolat

La route s’appelle Chocolate Drive. Un petit bout de paradis « made in Tennessee ». On trépigne déjà à l’idée de découvrir une sorte de temple du chocolat. Hélas! Cette route de Cookeville ne tient pas ses promesses. Il y a bien une chocolaterie au bout du chemin. Mais ses néons sont à moitié éteints. La peinture commence à s’écailler par endroits. Les lieux sont déserts. Pas la peine de chercher le cacao. Il est parti à Mexico.

Environ 500 personnes travaillaient à la chocolaterie Russell Stover. Des emplois bien payés avec des avantages sociaux qui sont aujourd’hui disparus. « C’était un employeur très important ici. La fermeture qui est survenue au cours de la dernière récession a créé une onde de choc dans toute la ville. Tous ces gens se sont retrouvés sans emploi », explique Matthew Tuttle, jeune directeur d’une section locale du Parti républicain.

Dans la lumière blafarde qui éclaire sinistrement les lieux, il ajoute que ce n’est qu’un exemple parmi d’autres. Avec la récession, beaucoup d’emplois ont disparu pendant la dernière décennie dans cette petite ville universitaire de 30 000 habitants à environ une heure de route de Nashville.

Cookeville est loin d’être seule. L’histoire s’est répétée un peu partout au pays quand des fabriques et des manufactures ont décidé de plier bagage vers des cieux moins coûteux ou d’automatiser les emplois.

La rhétorique combative et revendicatrice de Trump et la promesse de retrouver les emplois perdus ont séduit ces laissés-pour-compte qui ont vu en lui un sauveur. En bon républicain, Matthew a aussi voté pour celui qui est devenu président. Aujourd’hui, à la lumière de la dernière année, il déchante. Si c’était à refaire, il opterait pour le candidat indépendant Evan McMullin qui a fini très loin derrière. Une façon d’annuler son vote en quelque sorte.

« Les partis politiques sont plus éloignés que jamais les uns des autres et ne peuvent pas travailler ensemble. On voit la résurgence des suprémacistes blancs et du Ku Klux Klan. Je ne blâme pas le président, mais certaines de ses déclarations ont encouragé ces individus. On voit aussi l’opposition violente de leur contrepartie antifasciste », ajoute Matthew Tuttle.

Il est aussi déçu par son propre parti déchiré par des luttes internes.

Rats des villes et rats des champs

Le Tennessee a voté Trump, à l’exception notable des grandes agglomérations qui lui ont préféré Hillary Clinton. Il faut mentionner que, comme dans une certaine fable de La Fontaine, les citoyens des villes et ceux des champs ne semblent pas avoir les mêmes cadres de référence.

Le cas de Knoxville, dans l’est du Tennessee, est intéressant. La ville de 185 000 habitants est sur une lancée. L’économie est prospère avec un taux de chômage de moins de 3 %. Le prix des maisons atteint des sommets, et les infrastructures ont aussi été rénovées. L’université se classe parmi les 50 meilleures au pays.

Mais dès que l’on quitte les beaux quartiers pour s’aventurer dans le reste du comté de Knox, en campagne, le portrait change. Les maisons sont beaucoup plus petites et souvent délabrées. Les véhicules dans les allées de garage sont rouillés. Les écoles sont souvent sous-financées. Même les cimetières semblent parfois aussi morts que ceux qu’ils abritent.

« Ici, auparavant, il y avait des fermes. Les habitants sont en grande majorité des électeurs de Donald Trump. Ces gens, souvent, ne sont pas très éduqués. Ils ne lisent pas les mêmes journaux que moi. Ils regardent Fox News que je ne regarde jamais », nous dit Paul Barrette, professeur d’université à la retraite.

« Ils entendent une autre histoire. Ils parlent une autre langue. Il y a beaucoup de pauvreté. Et beaucoup d’armes à feu aussi. Ils vivent dans un autre monde et nous n’avons aucun contact pour le moment », explique M. Barrette.

L'ancien professeur est intarissable quand il parle des fractures qu’il observe au sein de la société américaine. L’homme de 82 ans lit encore beaucoup. Il joue du piano. Il aide les nouveaux immigrants. C’est aussi un partisan d’un système public de santé fort. Il croit fermement dans ce qu’il appelle la mission civilisatrice du monde démocrate et n’a évidemment pas voté pour Donald Trump.

« Ces gens sont contre l'Obamacare parce que ça fait noir. Mais l’Affordable Care Act, ça sonne plutôt blanc. Ça doit donc être bon. C’est évidemment la même chose. Ils ne le savent pas. Leur couverture médicale va beaucoup diminuer avec Trump si l'Obamacare tombe », poursuit M. Barrette.

La division au sein du Parti républicain est grande à Knoxville. Tellement que certains n’ont pas pu se résoudre à voter pour l’actuel président. C’est le cas de John Gill. L’avocat retraité a travaillé au FBI et comme procureur du gouvernement en affaires criminelles. Il perçoit très défavorablement Donald Trump.

« Mais cela ne l’empêche pas de dire qu’il en sait plus que tout le monde. Il y a une transformation de la politique américaine. Les deux principaux partis sont isolés dans leur partisanerie. Et la personnalité du président ne fait rien pour arranger les choses », estime John Gill.

Son épouse Margie Nichols ne voit pas la vague Trump s’éteindre de sitôt. Elle raconte que les candidats probables à l’élection sénatoriale de 2018 pour le Parti républicain se réclament tous deux du président et soutiennent ses politiques. Cette ancienne journaliste et directrice de salle des nouvelles voit aussi la politique américaine sous l’angle de l’information à l’ère des médias sociaux.

« Il y a plus d’isolationnisme. Il n’y a pas si longtemps, les gens qui vous donnaient de l’information avaient des qualifications pour le faire. Ce qu’ils rapportaient pouvait être vrai ou faux, mais au moins ils avaient appris à s’acquitter de cette tâche aussi correctement que possible », affirme Mme Nichols.

Jouer avec le feu... nucléaire

Le couple Nichols-Gill s’inquiète aussi de la politique internationale de la nouvelle administration. Notamment de la rhétorique guerrière avec la Corée du Nord. Ils sont loin d’être les seuls.

Même des gens qui ont voté pour Donald Trump déchantent, effrayés par la désinvolture avec laquelle il menace de déchaîner la puissance nucléaire contre Pyongyang. C’est le cas de Joel, ingénieur chimiste au laboratoire national d’Oak Ridge, où l’on perfectionne, justement, des bombes atomiques.

« Je ne pense pas que le président Trump se rende compte des réalités d’une guerre nucléaire. Je me méfie de lui. Si je pouvais voter à nouveau, je voterais pour Hillary », déchante Joel.

Des républicains satisfaits... mais un peu inquiets

Et les républicains dans tout ça? Ils sont encore bien en selle et encore prêts à pardonner bien des choses au président. Ils pensent que les médias sont durs avec Donald Trump, un an après les élections. C’était en tout cas l’avis de ceux qui étaient réunis dans un bar de Nashville pour une activité de financement lors de notre passage dans la capitale de la musique country.

Ils lui reprochent à peu près tous son usage immodéré de Twitter et son manque de décorum. Mais de là à le condamner sur toute la ligne, il y a un pas que personne ne franchit. Ils jugent toujours que ce qu’il fait est bon pour le pays et qu’il est temps que l’Amérique pense un peu plus à elle.

Sur la question du nucléaire iranien, ils donnent raison au président de jouer dur avec Téhéran en accusant son prédécesseur d’avoir été naïf. Ils le louangent sur l’économie et sur la réforme en santé. Ils sont ravis de la nomination du juge conservateur Neil Gorsuch à la Cour suprême. Bref, il y a bien peu de critiques émises à l’égard de Donald Trump. Ils sont convaincus qu’il va s’améliorer et qu’il faut prier pour lui.

L’éditeur Jonathan Merkh est un républicain modéré qui est loin d’être d’accord avec tout ce que Donald Trump représente. Il lui reproche notamment son style abrasif et ses méthodes souvent intimidantes qu’il juge peu compatibles avec les fonctions présidentielles. Mais lui aussi appuie bon nombre de ses politiques. Il est convaincu que son entourage l’encadre bien et que le Congrès fait contrepoids à certains de ses excès.

M. Merkh pense que le Parti républicain est encore bien en selle et va même réaliser des gains l’année prochaine lors des élections sénatoriales de mi-mandat. Il n’est cependant pas convaincu que Donald Trump lui-même va terminer le sien. Il évoque son impopularité croissante à la grandeur du pays et l’enquête sur la collusion de son équipe électorale avec la Russie, sans oublier l’impossibilité d’agir devant laquelle le bouillant entrepreneur se retrouve parfois.

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