Tracey Deer et Cynthia Knight sont fières du chemin parcouru et ne s'en cachent pas. Ensemble, les deux femmes signent la cinquième et dernière saison de Mohawk Girls, une série maintes fois encensée pour la façon dont elle contribue à briser les tabous et les préjugés entourant la femme autochtone moderne. Des tabous et des préjugés qui ont d'ailleurs presque forcé l'exil de l'une d'entre elles.

Un texte de Vanessa Destiné

« Et action! ». Le personnage de Caitlin, jouée par la comédienne Heather White, s’époumone sur sa condition de célibataire, en plein restaurant, dans une complainte qui ferait pâlir d’envie Bridget Jones.

La scène se déroule dans un café du cégep André-Laurendeau, dans l’ouest de Montréal, qui sert de plateau de tournage pour la journée.

Autour, les techniciens s’affairent afin de maximiser cette nouvelle journée de tournage. C’est peu fréquent, mais aujourd’hui on est en avance sur l’horaire.

Ce n’est évidemment pas une raison pour chômer et les va-et-vient fréquents de la réalisatrice Tracey Deer entre les nombreux « Coupez! » sur le plateau sont là pour en témoigner.

On nous promet que la prochaine saison de Mohawk Girls va aller plus loin. Plus de gloss, plus de sexe, plus de drama, mais aussi plus de cheminement personnel pour Bailey, Caitlin, Zoe et Anna, les quatre protagonistes de la série– souvent comparées aux girls de Sex and the City.

Loin d’être limitée aux questions de couple, la série, diffusée pour la première fois en 2014 sur APTN, aborde plusieurs thèmes comme l’amitié, les relations interraciales, la vie dans une réserve, la pureté du sang et la conciliation – parfois difficile - du respect des traditions et les aspirations des femmes d'aujourd'hui.

Pour les deux créatrices – Tracey Deer est en plus réalisatrice alors que Cynthia Knight porte le chapeau de scénariste en chef – la cinquième saison de Mohawk Girls est certainement la plus aboutie à ce jour, malgré les obstacles majeurs rencontrés durant le tournage.

« Il y a beaucoup de pression cette saison-ci…d’abord chaque saison doit être meilleure que la précédente. Mais cette fois nous devons aussi clore les histoires de chaque personnage et ça représente tout un défi! On dresse une liste de ce qu’on a fait et de ce qu’on n’a pas encore fait. À la fin, ça nous fait une loooongue liste », explique Tracey Deer.

Peut-on en savoir plus sur les éléments qu’on retrouve sur cette loooongue liste? Silence. « Tu dis toujours que j’en dévoile trop », pouffe finalement Cynthia Knight en direction de son amie.

« Mais en même temps je ne suis jamais capable de répondre à cette question, alors je me tourne tout le temps vers toi. Sinon je dis toujours ‘’ah, ah, ah, vous devez attendre’’. Tu as donc le droit de répondre », rigole Tracey Deer.

Les deux femmes se confient sur un ton badin, mais on les sent alertes et à l'écoute l'une de l'autre. Et derrière leurs sourires, on devine la fatigue qui accompagne l'accomplissement de cette saison finale.

« On veut être originales et uniques, on ne veut pas être redondantes, mais en même temps on doit rester cohérentes avec le parcours de chaque personnage », répond Cynthia Knight après une courte réflexion.

« Prends le personnage de Caitlin, poursuit-elle. Caitlin est quelqu’un qui cherche constamment la validation des hommes, qui a besoin de leur amour et de leur attention, mais on a travaillé à son empowerment et on a réussi à l’amener ailleurs cette saison…mais je ne vous dirai pas où! », rigole à son tour Cynthia Knight.

L’écho de la vraie vie

« Je peux ajouter quelque chose! », s’exclame Tracey Deer. « Durant cette saison il y a eu des moments surréalistes, à la fois drôles et difficiles parce qu’il y des choses qu’on filmait, qui étaient comme l’écho de ce que nous vivions dans nos vraies vies, nos vies personnelles ».

« C’est l’art qui imite la vie et la vie qui imite l’art imitant la vie… », commence Cynthia Knight.

« On ne sait plus où ça commence! Qu’est-ce qui influence quoi? », interrompt sa complice.

« C’est vrai, reprend Cynthia Knight. Mais c’est aussi génial, c’est thérapeutique même si c’est vraiment flippant. Mais c’est ça qui est le fun! »

Parmi ces moments où fiction et réalité se sont entremêlées, on retrouve les tensions au sein de la communauté de Kahnawake à la suite du mariage de Tracey Deer avec un non-Autochtone.

La réalisatrice s’est retrouvée sous le coup d’une menace d’expulsion en vertu d’une loi sur les résidences qui interdit aux couples mixtes de vivre sur le territoire de la réserve.

Elle a également eu de la misère à obtenir les permis nécessaires pour tourner Mohawk Girls à Kahnawake comme dans les années précédentes.

« C’est spécial, raconte-t-elle avec émotion. Nous tournons toujours sur la réserve. Les saisons passées c’était 90 voire 100 % de la série qui était tournée à Kahnawake. »

Après quelques tergiversations, elle a finalement réussi à obtenir les précieux permis, mais les contraintes de production – horaire serré, budget serré – ont fait en sorte que 50 % de la série a été tourné à l’extérieur de Kahnawake, notamment à Châteauguay.

Tracey Deer ne peut le confirmer avec certitude, mais elle présume que toute cette situation découle de son refus de conformer aux standards de sa communauté; tant dans sa vie personnelle que dans sa façon de dépeindre les femmes autochtones : libérées, maîtresses de leurs désirs et de leur sexualité.

Bouleversée (elle l’est encore), Tracey Deer a finalement trouvé une façon d’acheter la paix en acquérant une maison à l’extérieur de la réserve.

Elle a tout de même gardé sa résidence de Kahnawake. « Cet endroit est tellement une partie intégrante de qui je suis et c’est vraiment important pour moi que mes enfants et ma famille en fassent aussi partie », précise-t-elle en ajoutant que son conjoint et elle font « tout leur possible pour que ça fonctionne ».

Kanahwake mon amour

Si elle a accepté un compromis en regard de son lieu de résidence, Tracey Deer refuse d’en faire autant lorsqu’il est question de sa série. « Les femmes autochtones sont fortes, inspirées et inspirantes, de véritables meneuses », dit-elle, une attitude de défi dans la voix.

« Trop souvent, on se borne à dépeindre les personnes autochtones dans un contexte qui s’appuie sur le folklore ou encore à travers les problèmes sociaux qui traversent leurs communautés comme l’alcoolisme, la corruption ou la pauvreté sur les réserves. Oui, ce sont de vrais problèmes auxquels il faut accorder une attention particulière, mais il y a tellement plus », affirme de son côté Cynthia Knight.

La scénariste n’est pas elle-même Autochtone, mais elle est de confession juive. Les préoccupations de sa communauté rejoignent celles de la communauté de Kahnawake. Comme Tracey, elle a dû essuyé des critiques après avoir choisi de faire sa vie avec un homme non-Juif. Comme Tracey, elle connait le sentiment d'appartenir à une communauté souvent présentée comme étant marginale.

Tracey Deer pousse un long soupir en écoutant son amie. Puis elle éclate en sanglots. « Cette série…c’est une lettre d’amour à ma communauté, à mon peuple, balbutie-t-elle. Excusez-moi. C’est une célébration de ce que nous avons traversé, de ce que nous sommes. C’est une célébration de nos femmes. Nous sommes encore là. »

« Ce qu’on transmet dans Mohawk Girls, c’est que les femmes ont le droit de choisir leur propre chemin. Elles n’ont pas à se conformer parce que c’est ce qui est attendu d’elles. L’appel à conformité peut causer tellement de peine à l’intérieur d’un cycle souvent difficile à briser », ajoute Cynthia Knight.

« C’est tellement important ce que vous dit ma partner in crime  », glisse Tracey Deer à travers ses larmes.

« J’espère que c’est ce qu’on retiendra de la série. Quand j’étais jeune on m’a inculqué la colère et on a le droit d’être en colère si on regarde du côté de l’histoire. Mais on ne m’a jamais dit que j’avais le droit d’être heureuse. Et avec ces quatre filles qui font leur propre bout de chemin, j’espère que les jeunes et les autres membres de ma communauté comprendront qu’ils peuvent eux-aussi se donner le droit d’aspirer au bonheur. »

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