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Super Size Me 2 : « poules élevées en liberté », ça veut dire quoi?

Le documentaire Super Size Me 2, suite du premier documentaire du même nom par Morgan Spurlock, fait partie des films présentés en première mondiale au Festival international du film de Toronto (TIFF) cette année. Le sujet : l'industrie du poulet et de l'alimentation rapide aux États-Unis. Mais qu'en est-il du Canada?

Une chronique de Cédric Lizotte

À mon sens, les think tanks du marketing de l’alimentation ont tendance à nous prendre pour des valises. Le vocabulaire utilisé par les grands supermarchés et les chaînes de restauration rapide en est le reflet.

C’est d’ailleurs la conclusion du film Super Size Me 2. Morgan Spurlock a connu ses 15 minutes de gloire en 2004 en se nourrissant uniquement chez McDo durant un mois et en documentant le tout. Cette fois, Spurlock ouvre un restaurant qui vend des sandwichs au poulet et élève le poulet lui-même. D’un bout à l’autre de l’épopée, il nous montre les euphémismes, les aberrations et les violences qui viennent avec l’industrie de l’alimentation de masse des États-Unis.

Le film en entier est très intéressant et mérite d’être vu. Une question en particulier m’est restée lorsque j’ai quitté le cinéma : qu’en est-il de l’industrie au Canada?

Voici quelques-unes des aberrations soulevées dans le documentaire :

  • la locution « élevé en plein air » (free-range en anglais) ne veut pratiquement rien dire : les poulets n’ont qu’à avoir accès à l’extérieur, ils n’ont pas à y être;
  • l’expression « élevé sans cages » (cage-free en anglais) est absurde : les poulets élevés pour leur chair ne peuvent être élevés en cage;
  • le terme « sans hormones » va de soi : les hormones de croissance sont interdites depuis longtemps;
  • les éleveurs de poulet aux États-Unis sont pris à la gorge, économiquement, par un présumé cartel du poulet;
  • les euphémismes en général sont omniprésents.

Est-ce que les conclusions du film de Morgan Spurlock s’appliquent aussi au Canada?

« Élevé en plein air »

DANS LE FILM : Commençons avec le terme le plus controversé : les poules free-range. Dans le film, Spurlock constate que, pour mettre l’étiquette « élevé en plein air » sur son poulet, il n’a qu’à ouvrir la porte de son poulailler. « Ces poulets ne sont pas faits pour passer la journée à l’extérieur quand il y fait 35 degrés, explique l’éleveur qui s’occupe du poulailler dans le documentaire. Trop de soleil et de chaleur pourraient les tuer. » L’idée de les mettre dehors est donc absurde. Solution : les protagonistes ouvrent la porte du poulailler et installent une clôture en demi-cercle pour leur donner un petit espace. Et c’est tout.

AU CANADA : C’est la même chose. « Les poules doivent avoir accès à l’extérieur. Évidemment, au Canada, ça peut être compliqué d’ouvrir la porte du poulailler quand il fait -20 degrés… » C’est ce que confirme Lisa Bishop-Spencer, directrice des communications des Producteurs de poulet du Canada.

Mais attention…

« Élevé sans cages »

DANS LE FILM : Le terme « élevé en plein air » prend tout son sens quand Spurlock constate que le terme « cage-free » apparaît sur plusieurs emballages de poulet dans les supermarchés américains. Qu’est-ce que ça signifie, exactement? Dans ce cas-ci… absolument rien.

AU CANADA : « Les poules pondeuses vivent généralement dans des cages. Dans le cas des poules à chair, c'est différent », précise Catherine Lefebvre, nutritionniste et auteure du livre Sucre, vérités et conséquences.

Inscrire « cage-free » sur un emballage de poulet, c’est rire des consommateurs. Je n’ai d’ailleurs jamais vu ce terme au Canada.

Mais dans le cas des paquets d’œufs où on voit le terme « œufs de poules élevées en plein air », la différence est marquée. Il s’agit d’œufs qui proviennent de poules qui ne sont pas enfermées dans des cages. Il n’est pas difficile d’imaginer la différence dans le bien-être de ces bêtes.

« Sans hormones »

Dans l’univers du poulet, les hormones de croissance sont interdites au Canada comme aux États-Unis. « C’est pour ça qu’on encourage les compagnies qui désirent écrire "sans hormones" à ajouter "comme tous les producteurs canadiens" sur leur étiquette », ajoute Mme Bishop-Spencer.

Cependant la question des antibiotiques n’est pas abordée dans Super Size Me 2. Oui, des antibiotiques dits « de prévention » sont utilisés dans l’élevage de volaille. C’est une question qui continue de faire couler beaucoup d’encre (virtuelle).

« Les fermiers sont en difficulté économique »

DANS LE FILM : Le moment le plus touchant de Super Size Me 2 est lié à la situation économique des éleveurs. Aux États-Unis, cinq grandes entreprises contrôlent l’économie du poulet : Tyson, Purdue, Pilgrim’s Pride, Sanderson Farms et Koch Foods. Un des éleveurs interviewés par Spurlock confie avoir contracté des dettes d’environ 4 millions de dollars américains à cause des exigences du géant agroalimentaire avec lequel il fait affaire.

D'ailleurs, un groupe d’éleveurs poursuit en recours collectif les géants américains du poulet. Le mot « cartel » est utilisé dans la poursuite. Les poursuivants les accusent de collusion dans le but de réduire le salaire des éleveurs. « Ils s’assurent qu’on garde la tête sous l’eau », affirme un des éleveurs dans le documentaire.

AU CANADA : Ce n’est pas le cas.

Mme Bishop-Spencer en rajoute. « On a même des éleveurs qui se considèrent comme assez confortables économiquement pour se permettre de varier leur production. Certains font du poulet et du blé, ou du poulet et du porc, par exemple. […] Au Canada, on a un système qui est très différent d’ailleurs au monde. Ça semble fonctionner pour tout le monde. »

Pas à l’abri des euphémismes

DANS LE FILM : Spurlock s’amuse de plusieurs expressions utilisées à profusion dans le monde de l’alimentation et de la restauration rapide. Santé, frais, superaliment (superfood), naturel, sont des termes omniprésents. « McDonald’s reste le summum de la malbouffe… mais ils offrent une salade de kale, maintenant! » rigole le réalisateur dans son documentaire.

AU CANADA : « Ça ne veut rien dire », explique Mme Lefebvre en allant droit au but. « Ce n’est pas réglementé », précise-t-elle.

C’est d’ailleurs feu George Carlin qui soulignait, dans un de ses nombreux livres, que les termes « frais, naturel, traditionnel, copieux, fait maison » étaient utilisés à profusion. Entre autres sur les conserves de soupe.

Dans la conclusion du documentaire, Morgan Spurlock ouvre son premier restaurant, et l'utilise, de manière ludique, pour éduquer les consommateurs. Entre autres, son sandwich au poulet « grillé croustillant » est en fait frit, puis des marques de grillade sont peintes sur le poulet à l’aide de charbon. Et un court texte sur la boîte dans laquelle le sandwich est servi explique le procédé mensonger.

À la toute fin, il affirme son désir de continuer à ouvrir des restaurants du même genre. L'éducation peut aussi avoir bon goût!

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