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Enquête sur les femmes autochtones : démissions sur fond d’importantes divisions

L'avocat québécois Alain Arsenault confirme avoir quitté l'Enquête nationale sur les filles et les femmes autochtones disparues et assassinées (ENFFADA) en raison de « divergences professionnelles importantes », et non pour des raisons personnelles, comme l'a soutenu la porte-parole de l'enquête, Nadine Gros-Louis. Une nouvelle vague de départs qui inquiète la ministre.

Un texte d’Emmanuelle Latraverse

L’équipe de l’ENFFADA espérait profiter d’une retraite de travail à Toronto pour mettre fin au chaos qui a marqué les derniers mois et amorcer l’année du bon pied.

Mais encore une fois la tourmente et les divisions internes se sont manifestées.

Depuis plusieurs jours, l’enquête nationale tentait de minimiser la portée du départ de l’avocat québécois Alain Arsenault le 20 décembre dernier, en invoquant des « raisons personnelles ». Or l’avocat a rompu le silence vendredi matin pour remettre les pendules à l’heure.

Alain Arsenault indique qu’il n’a pas démissionné pour « des raisons personnelles ou le nombre d’heures épuisées à mon contrat, mais bien pour des divergences professionnelles importantes ». Il croit toujours à une commission d’enquête et salue le travail de la commissaire Michèle Audette.

Divergences profondes

Selon nos sources, les divergences internes qui ont mené à de nombreux départs dépassent les écueils bureaucratiques et les piètres communications avec les familles; elles touchent le cœur de l’Enquête.

Les commissaires ont fait le pari de donner la priorité à la voix des familles, des victimes, celles pour qui cette enquête a été créée. Mais le risque d’une telle approche est qu’en se concentrant sur les histoires individuelles, aussi dramatiques soient-elles, l’enquête rate l’occasion d’établir la nature systémique des abus et de la négligence dont ont fait l’objet les femmes autochtones.

Selon nos sources, certains, dont maître Alain Arsenault auraient favorisé une approche beaucoup plus judiciaire. Leur objectif : profiter des pleins pouvoirs de l’enquête nationale pour forcer la main des ministères fédéraux et provinciaux, des corps policiers, monter une preuve documentaire claire, voire forcer des acteurs clés à comparaître. Les partisans de cette stratégie espéraient ainsi offrir enfin une véritable justice aux victimes autochtones en démontrant la complicité ou l’aveuglement volontaire des autorités.

Une approche que préconisent justement de nombreuses familles explique la présidente de Femmes autochtones du Québec.

Autre démission

Le départ d’Alain Arsenault s'ajoute à celui de la directrice générale Debbie Reid, confirmé en fin de journée jeudi. Embauchée en octobre dernier,elle ne sera restée en poste que trois mois.

« Je ne veux pas dire que je perds espoir, mais c’est inquiétant, » se désole Laurie Odjick, qui a perdu sa fille Maisy en septembre 2008. Elle rêve du jour où les membres de l’Enquête mettront fin à la tourmente.

Selon le chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador, ces démissions illustrent un grave problème de gouvernance que l’enquête nationale doit régler si elle veut espérer poursuivre ses travaux. Ghislain Picard ajoute que le « flou sur la façon de procéder ne fait qu’ajouter à la confusion générale ».

La ministre inquiète

Pour une rare fois, la ministre responsable Carolyn Bennett a commenté la dernière vague de démissions. Par voie de communiqué elle s’est dite inquiète du haut taux de roulement du personnel craignant que cette situation mine la capacité de la commission de remplir son mandat.

Or malgré les voix qui s’élèvent pour que le gouvernement intervienne directement pour relancer l’enquête sur de nouvelles bases, pour l’instant la ministre Bennett indique qu’elle ne compte pas s’immiscer dans la gestion interne de la commission.

N’empêche le gouvernement devra inévitablement se prononcer au cours des prochains mois.

Après de longs mois de retards, l’enquête nationale doit finalement déposer au cours des prochaines semaines une demande formelle pour voir son mandat prolongé au-delà de l’échéance de décembre 2018.

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