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Est-ce qu’une actrice blanche peut jouer le rôle d’un homme noir?

Après avoir reçu des menaces, une troupe de théâtre d'Edmonton a décidé d'annuler, plus tôt cette semaine, sa représentation de la pièce Othello. Au coeur de la discorde : le rôle principal avait été confié non pas à un homme issu d'une minorité visible, mais à une femme blanche. Un choix judicieux?

Un texte de Laurence Martin

Le Théâtre Walterdale rêvait de présenter une pièce vieille de 400 ans « dans un monde post-apocalyptique » où l’on mettrait l’accent « sur la bataille des sexes ».

Dans des mots plus simples, on pourrait aussi dire que la troupe voulait « revisiter un classique ».

Jusque là, il n’y a rien de si extraordinaire.

Le hic, c’est que le classique en question, c’est Othello de Shakespeare, une pièce où la notion de race est omniprésente. C’est l’histoire d’un esclave affranchi, d’un homme qu’on traite de « vieux bélier noir / qui grimpe [une] brebis blanche », sa femme.

Même si certains croient qu’Othello était en fait plus arabe que noir, le personnage était très différent des autres et c’est ultimement, à cause de son héritage africain, qu’il a été manipulé et qu’il a commencé sa descente aux enfers.

Comment la troupe d’Edmonton comptait-elle intégrer toute cette tension raciale dans « sa bataille des sexes »? Difficile à dire. Le Théâtre Walterdale a refusé nos demandes d’entrevues.

La troupe amateure écrit seulement dans un communiqué qu’elle voulait « renverser les structures de pouvoir traditionnelles » et qu’elle « s’excuse d’avoir offensé des gens ».

Des femmes dans des rôles d’hommes

L’idée d’offrir une lecture contemporaine à une pièce classique est manifestement dans l’air du temps.

À Montréal, par exemple, la directrice artistique du Théâtre Repercussion, Amanda Kellock, a présenté l’été dernier une représentation de Jules César, un autre classique de Shakespeare, avec une distribution entièrement féminine.

C’est difficile de trouver des rôles intéressants pour les femmes dans ce genre de pièces. En même temps, Shakespeare, c’était il y a 400 ans. Le contexte a changé. Aujourd’hui, plus de gens peuvent avoir accès à ces rôles masculins.

Amanda Kellock, directrice artistique du Théâtre Repercussion

Le fait de mettre sur scène des actrices pour jouer des rôles d’hommes, ça apporte, selon elle, une réflexion très pertinente sur le rapport des femmes avec le pouvoir.

Mais Amanda Kellock aurait-elle fait la même chose avec Othello?

Probablement pas, explique-t-elle, à moins d’avoir choisi une actrice issue d’une minorité visible.

De remplacer un personnage noir par une femme blanche et de dire “ils sont égaux”, je ne suis pas d’accord avec ça. Oui, en tant que femme, je suis sensible à certaines inégalités, mais ce n’est pas la même chose.

Amanda Kellock, directrice artistique du Théâtre Repercussion

Pour elle, si on donne le rôle d’Othello à une personne blanche, on évacue toute discussion autour de la race « qui est non seulement au coeur de la pièce, mais au coeur de l’histoire de la représentation de cette pièce ».

Pendant longtemps, ajoute-t-elle, les hommes noirs n’avaient pas le droit de jouer Othello.

Au contraire, Amanda Kellock n’avait pas l’impression qu’elle « enlevait quelque chose aux hommes blancs » en offrant une représentation entièrement féminine de Jules César.

Une « distribution daltonienne » ?

L’autre enjeu qui a été soulevé avec l’annulation de la pièce à Edmonton, c’est le peu de rôles intéressants qui sont offerts aux acteurs de couleur.

Jesse Lipscombe, un acteur noir d’Edmonton, en fait souvent les frais.

C’est la même chose pour les acteurs gais et transgenres. Il y a peu de rôles pour eux et, quand il y en a, on ne leur donne pas nécessairement.

Jesse Lipscombe, acteur

Mais est-ce que tout le monde ne devrait pas avoir accès à tous les rôles, peu importe leur genre, leur sexualité ou la couleur de leur peau?

C’est une question délicate, répond Jesse Lipscombe.

D’un côté, explique-t-il, il ne faut pas que les artistes se limitent et restreignent les façons dont ils peuvent interpréter une pièce.

En même temps, ajoute-t-il, il faut être conscient du contexte historique et politique. « Je ne vais pas, moi, un acteur noir, aller jouer Abraham Lincoln. Ça changerait complètement l’histoire. »

Et surtout, Jesse Lipscombe croit que les mêmes principes doivent s’appliquer à tout le monde.

« Je suis pour ce qu’on appelle en anglais le colorblind casting », affirme-t-il.

En français, on pourrait dire la « distribution daltonienne », où la couleur de la peau n’est pas prise en compte.

« Il faut toutefois, ajoute-t-il, que les acteurs qui appartiennent à des minorités visibles puissent jouer des médecins, des héros de comédie romantique ».

Ces rôles sont encore trop souvent considérés, selon lui, comme des rôles blancs.

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