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Et si le congé parental était partagé 50-50?

Le gouvernement Trudeau annonçait, la semaine dernière, une mesure incitative pour encourager les nouveaux pères à prendre cinq semaines de congé parental. Des femmes pensent qu'il faut aller plus loin et encourager les hommes à en prendre beaucoup plus.

Un texte de Marie-Pier Mercier et Laurence Martin

Quand Julianna Charchun s’est sentie prête à fonder une famille, à 31 ans, elle venait juste de décrocher son emploi de rêve : chef de cabinet du maire d’Edmonton. Le genre de poste où on n’arrête jamais.

« J’avais peur, en ayant un bébé, de manquer des occasions d’avancer dans ma carrière, de décevoir mes collègues, mon patron », explique-t-elle.

Avec son conjoint, Harold Semenuk, elle calcule soigneusement ses affaires. Elle attend quatre ans – que le maire en soit à son deuxième mandat – pour avoir un enfant. Et elle décide de prendre seulement six mois de congé de maternité.

C’est Harold qui est à la maison, en ce moment, pour l’autre moitié du congé parental.

Pour Julianna, ce genre de partage est bénéfique pour les femmes, mais aussi pour les hommes. Ils développent, dès les premiers mois, un lien fort avec leur enfant et ils réalisent aussi l’impact professionnel que peut avoir une absence prolongée.

Son conjoint le reconnaît. Le fait de s’absenter six mois lui a ouvert les yeux.

C’est possible, mais pas obligatoire

À l’heure actuelle, au pays, un couple peut partager le congé parental comme il le désire, mais ce sont surtout les mères qui finissent par prendre la majorité ou la totalité du temps.

Seul le Québec offre un congé de cinq semaines réservé exclusivement aux pères, un congé qui sera bientôt étendu partout au Canada.

Stephanie McLean, la première femme albertaine à avoir eu un enfant alors qu’elle était ministre, croit que de longs congés réservés aux pères (donc non transférables à la mère) permettraient de changer les mentalités.

Il y a, bien sûr, d’importantes limites à cette proposition. Même celles qui prônent un partage à parts égales du congé parental ne croient pas que cette mesure réglerait tous les problèmes.

Sophie Brière, professeure de management à l'Université Laval, vient de terminer une étude des milieux de travail très compétitifs, comme le droit, la médecine, la finance, où c’est encore « très difficile pour les femmes de faire carrière » si elles ont des enfants.

Selon elle, les organisations ont encore beaucoup à faire pour changer la donne.

Autre limite : bien des femmes tiennent à leur congé de maternité d’un an – un congé qu’elles ont mis des années, des décennies même à obtenir et qui leur a permis de concilier famille et travail.

La mère, parent principal?

Selon la professeure en sociologie et en études féministes Francine Descarries de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), on entre là au coeur du débat : la mère est encore vue comme le parent principal dans une famille.

Les mères, ajoute-t-elle, continuent d’assumer ce qu’on appelle la « charge mentale » de la famille : le fait de penser à tout, d’organiser tout. « Les femmes ont encore conscience que l’avenir de leur famille repose sur leurs épaules et ça nuit à leur mobilité sociale. »

D’après la professeure Descarries, le changement véritable, on le verra quand « le rôle de père et le rôle de mère [...] seront équivalents », quand on considérera la « maternité comme la paternité ».

Une idée qui est loin de faire l’unanimité, y compris chez les femmes elles-mêmes. Bien des mères, ajoute Mme Descarries, se pensent vouées à cette mission, surtout dans les premières années de vie de leur enfant.

Souvent, note Christine Mainville, qui est associée d’un grand bureau d’avocats à Toronto, les femmes se sentent coupables si elles ne sont pas « à la maison chaque soir pour manger avec leurs enfants » – un sentiment avec lequel les hommes n'ont pas à conjuguer et qui doit cesser, selon elle.

Même Julianna Charchun, qui a pourtant divisé son congé parental avec son conjoint, a de la difficulté à se départir complètement de ce sentiment de culpabilité : « Je sais que je manque des moments importants », dit-elle, émue.

Pour elle, il n’est toutefois pas question de faire marche arrière. L’égalité, croit-elle, passe par le partage : « Notre fils passe du temps avec son père et c’est très important aussi. »

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