Retour

« Être réfugié, ce n’est pas être criminel »

Près de la moitié des Québécois craignent les immigrants, révèle un récent coup de sonde. En cette Journée mondiale des réfugiés, des organisations rappellent toutefois que les demandeurs d'asile représentent très peu de danger. Quand on a tout laissé derrière soi, le but premier, c'est de se créer une nouvelle vie, comme en témoignent Alen et Asmaa.

Un texte de Vincent Champagne

Alen n’a jamais voulu quitter son pays. « J’avais une très bonne vie, j’étais au top, dit le jeune homme de 25 ans, qui a fui l’Irak il y a 18 mois. Je travaillais, j’aidais les gens. J’ai quitté ma famille, mes amis, ma carrière, j’ai tout quitté. »

Il parle avec franchise, une tension dans la voix, toujours proche de la colère et de la peur – on ne peut donner son nom de famille ni montrer son visage –, mais aussi de l’espoir.

Alen travaillait comme avocat, sa carrière débutait, il faisait beaucoup d’argent, dit-il. Fils aîné, il était fier de soutenir sa famille.

« Des gens sont venus et m’ont demandé de faire des choses que je ne pouvais pas accepter. Je ne peux pas tout vous raconter, poursuit-il. Si tu n’es pas du côté du gouvernement, si tu n’es pas du bon côté de la ligne qu’ils ont tracés, tu n’es pas en sécurité. J’ai étudié les droits de la personne, et c’était très choquant ce qu’ils me demandaient. »

Par chance, il avait un visa valide pour les États-Unis, car il y avait déjà voyagé comme simple touriste. Il a pris la décision la plus grave de sa vie : partir sans retour possible. Il a atterri à New York, puis il a pris l’autobus jusqu’à Plattsburgh, avant de sauter dans un taxi jusqu’à la frontière.

Alen a traversé au Canada à pied, sans jamais rencontrer personne. « J’ai marché pendant 40 minutes, j’étais désespéré, je voulais me faire arrêter par la police! », dit-il en riant. Pour réclamer le statut de réfugiés, encore faut-il trouver quelqu’un à qui le demander.

Après une nuit à l'hôtel, il est arrivé à Montréal et a marché dans la ville, comme un fantôme en quête de son destin. De fil en aiguille, il s’est retrouvé au Programme régional d’accueil et d’intégration des demandeurs d’asile (PRAIDA).

PRAIDA, qui existe depuis plus de 40 ans, accompagne les nouveaux venus dans leurs démarches, qu’elles soient administratives – passer à travers le dédale de la régularisation – que psychosociales.

La suite pour Alen, c’est l’histoire cahoteuse d’une nouvelle vie dans un nouveau pays et une nouvelle langue, qu’il ne parle pas.

« Ça a été très difficile, dit-il, le regard un peu vague. Parfois, je pense à mon ancienne vie, parfois je pense que j’ai fait une erreur. Je suis humain. Mais je suis 100 % positif, je crois en mon futur ».

La peur des migrants en croissance

L’histoire d’Alen est semblable à celle de milliers d’autres personnes qui ont fui leur pays, voulait rappeler le PRAIDA, organisateur de cette rencontre entre les médias et des réfugiés. Rappeler, surtout, que ces gens ne sont pas dangereux.

Selon le « Baromètre » présenté mardi par le Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisations (CIRANO), près de la moitié des Québécois (48 %) estiment que l’immigration représente un grand ou un très grand risque pour le Québec. Ils craignent plus les nouveaux arrivants que la pollution de l’air et de l’eau ou encore les épidémies, révèle le coup de sonde.

« L’opinion publique s’inquiète de la question sécuritaire, rappelle Denise Otis, agente de protection au Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR). Les gens craignent que les demandeurs d’asile soient une menace à la sécurité publique, mais c’est démenti par les chiffres, dit-elle. En 2017, moins de 1 % des demandeurs d’asile entrés au Canada de façon irrégulière avaient des antécédents criminels ».

« Rentrer chez soi, c’est ce que les réfugiés désirent », dit encore Mme Otis, tout en sachant que cela est pratiquement impossible pour bon nombre d’entre eux.

Asmaa, que l’on ne peut identifier non plus, est l’une de celles qui ne retournera pas chez elle.

Au Soudan, d’où elle vient, les femmes sont forcées de se marier en bas âge, déplore-t-elle. « Nous n’avons pas le droit de parler, de voyager sans demander la permission à notre mari, notre père, notre frère ou notre cousin. Nous n’avons pas de droits, nous sommes des citoyens de seconde zone. C’est un monde d’hommes », dit celle qui a fait de l’activisme pour les droits des femmes avant de fuir.

« Être réfugié, ce n’est pas être criminel, lance la jeune femme. C’est une situation de vie qui nous a amenés ici. J’aimerais que les gens changent leur façon de nous voir. »

Il est vrai que la perception des réfugiés évolue plutôt négativement, explique Cécile Rousseau, directrice scientifique du Centre de recherche SHERPA, qui se spécialise dans les questions d’immigration.

« Dans les années 80, les réfugiés étaient les bienvenus au Québec et au Canada, rappelle-t-elle. Nous avions une vision assez positive de ces personnes, qui étaient perçues comme vulnérables », évoquant les « boat people » vietnamiens et les Sud-Américains fuyant la dictature.

Autour du 11 septembre 2001, la situation a commencé a changé en propulsant des peurs et des incertitudes qui étaient déjà présentes dans la population avant les attaques sur les tours jumelles.

« Dans la dernière décennie, il y a eu une montée, au niveau mondial, de la xénophobie et d’un sentiment anti-immigrant, constate Mme Rousseau. Tout à coup, les réfugiés sont devenus des gens dont on a peur, des fraudeurs, des criminels parfois. »

Selon la chercheure et pédopsychiatre, cette montée suit la fragilisation de la position hégémonique de l’Occident au niveau économique. Les inégalités sociales croissent dans les pays industrialisés, il y a des problèmes de chômage, surtout en Europe, et cela crée « une perte de confiance globale ».

« Dans cette situation de fragilité, l’Autre devient le bouc émissaire, les migrants et les réfugiés au premier plan, dit Mme Rousseau. Je pense qu’il importe de rassurer les citoyens. Ces gens que nous accueillons, ce sont les mêmes que nous accueillions il y a 20 ou 30 ans. »

Un accueil à la hausse

En 2017, le Canada a accordé le statut de réfugié à 13 553 personnes, provenant principalement du Burundi, de la Chine, de la Colombie, de l’Érythrée, de l’Irak, du Nigeria, de la Syrie et de la Turquie.

Depuis 2013, où l'on a admis 3064 réfugiés, c'est une hausse de 342 %.

Afin de mettre ce nombre en perspective, le HCR rappelle que, chaque jour, 44 400 personnes dans le monde sont forcées de fuir les conflits et la persécution.

Toujours en 2017, plus de 8200 dossiers haïtiens ont été reçus, suite à l’afflux de demandeurs d’asile originaire de ce pays. Seulement 12 % d’entre eux ont été jugés. De ce nombre, 60,5 % ont été rejetés.

Plus d'articles