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Excuses aux Autochtones : les évêques étaient divisés sur la position à présenter au pape

Des dissensions parmi les évêques canadiens de même que des préoccupations pécuniaires et politiques auraient contribué au refus du pape François de venir au Canada présenter le mea-culpa de l'Église catholique pour le traitement abject réservé à de nombreux enfants dans les pensionnats autochtones.

La Conférence des évêques catholiques du Canada (CECC) a annoncé dans une lettre, à la fin mars, que le souverain pontife ne pouvait pas « répondre personnellement » à l'appel de la Commission de vérité et réconciliation, relayé par le premier ministre Justin Trudeau, pour qu'il visite le Canada et s'excuse.

L'archevêque de Regina, Donald Bolen, qui soutient cette demande d’excuses, a indiqué à CBC News que les évêques du pays n’avaient pas pu en arriver à un consensus. Dans ce genre de situation, le pape dépend de la recommandation des évêques et il attend d’eux qu’ils s’entendent sur la position à adopter.

Le directeur de l’organisation œcuménique Citoyens pour une politique juste (CPJ), Joe Gunn, qui a travaillé pour la CECC de 1994 à 2005, estime que si les évêques « s’étaient montrés unis et qu’ils avaient lancé une invitation forte au pape », le résultat aurait pu être très différent. Lui aussi espère que le pape finira par faire acte de contrition.

Joe Gunn est d’avis que des inquiétudes d’ordre financier ont aussi joué un rôle important dans les discussions, une visite papale étant de toute évidence une entreprise très coûteuse.

« La perspective d'une telle dépense est le genre de chose qui incite les évêques à se questionner sérieusement sur la nature d'une invitation », pense-t-il. M. Gunn souligne que les diocèses du Québec, en particulier, ont bien du mal à joindre les deux bouts à cause de la baisse de la fréquentation de leurs églises.

Le Vatican se montre également réticent quand une demande vient d'un gouvernement, selon l'évêque Bolen.

Le fait que Justin Trudeau a lui-même présenté la requête de la Commission de vérité et réconciliation aurait donc placé François dans une situation délicate.

Les administrations se rapportaient au Vatican

Plusieurs documents démontrent d’autre part que la hiérarchie catholique était bel et bien impliquée dans la gestion des pensionnats jusqu’aux plus hauts échelons, contrairement à ce que prétend la Conférence des évêques.

La CECC a soutenu dans les dernières semaines que l’Église catholique elle-même ne peut pas être tenue responsable des abus répétés qu’ont subis les enfants autochtones. Les pensionnats étaient dirigés par 16 diocèses et autour de 35 ordres indépendants de la direction de l'Église catholique, a-t-elle faite valoir.

CBC News a notamment obtenu une note rédigée en latin et adressée à la Curia Generalizia – ou quartier général – de l’ordre des Oblats de Marie-Immaculée, à Rome. Celle-ci de même que d’autres documents avaient été saisis par la Police provinciale de l’Ontario (PPO) dans les locaux des Oblats à Ottawa, en 1995, dans le cadre d’une enquête sur les agressions commises au pensionnat Sainte-Anne, à Fort-Albany, en Ontario. Elle porte sur un individu lié aux opérations du pensionnat.

Les documents obtenus de la PPO, caviardés, ne donnent pas de précisions sur ce que dit la note en latin, mais le fait qu'elle a été adressée à la Curia Generalizia indique qu'il y avait une communication avec la direction de l'ordre sur les affaires du pensionnat.

La plupart des ordres catholiques ont une Curia Generalizia à Rome. Ces sièges sont soumis à l’autorité du Vatican à travers un dicastère, qu’on peut comparer à un ministère dans un gouvernement, qui s’assure que tous les ordres religieux suivent bien la loi de l’Église. « Ils s’y rapportent périodiquement, explique Joe Gunn. C’est comme une chaîne de commandement. »

Certains ordres réclamaient aussi que leurs pensionnats pour Autochtones, qui étaient financés par le gouvernement du Canada, leur reversent une forme de « taxe ». La direction canadienne des Oblats de Marie-Immaculée, à Ottawa, est de ceux qui ont agi ainsi, selon Jim Miller, professeur émérite d'histoire à l'Université de la Saskatchewan, qui a écrit sur les pensionnats.

Des documents d’archives mis au jour par le recherchiste Edward Sadowski montrent également que les hautes instances catholiques du Canada cherchaient à influencer la politique fédérale sur les pensionnats.

Ainsi, en 1935, le cardinal et archevêque de Québec, Jean-Marie-Rodrigue Villeneuve, a fait parvenir une lettre au surintendant adjoint des Affaires indiennes, Harold W. McGill, exigeant que la division des pensionnats des Affaires indiennes soit scindée en deux : une administration catholique et une autre non catholique.

Des années auparavant, des dirigeants religieux avaient réussi à convaincre les politiciens fédéraux d'inclure dans la Loi sur les Indiens une section – aujourd’hui supprimée – stipulant que les enfants catholiques seraient envoyés dans des pensionnats catholiques et que les enfants protestants seraient envoyés dans des pensionnats protestants.

Avec les informations de Jorge Barrera, de CBC News

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