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Fenêtre sur parc, l'école autrement en Suisse

Réinventer l'école, mais comment? Incursion dans deux écoles de Genève qui sont installées dans des parcs et où les cours de récréation servent de lieux de rassemblement pour la communauté.

Un texte d’Hubert Rioux

C’est un matin comme les autres pour les quelque 80 élèves de l’école primaire Beaulieu. L’heure de la récréation a sonné. Un groupe de filles joue à l’ombre de deux majestueux cèdres plantés en 1735. Leur école jouit d’un cadre unique, au milieu d’un grand parc, dans une ancienne maison de maître où a séjourné Napoléon Bonaparte en 1800.

Lorsque l’on demande aux élèves de décrire leur école, les cèdres sont parmi les premiers éléments mentionnés. Les références au jardin communautaire qui se trouve à moins de 100 pas sont aussi récurrentes. Les élèves y cultivent des légumes, à côté de poules et de ruches. Ils y suivent même des cours.

Écoutez des élèves décrivant leur école :

« Pour enseigner les sciences de la nature, c’est très pratique, explique Céline Locci, qui enseigne aux 7 à 8 ans. On n’a pas à aller loin pour trouver des informations sur les arbres et les fleurs et créer un herbier. On fait trois pas dehors. »

Sa collègue Isabelle Brenn emmène souvent ses élèves de 4 et 5 ans à l’extérieur. « Cette année, nous avons fait un travail sur les saisons en s’inspirant du peintre Arcimboldo. Ça nous a permis d’aller chercher des choses dehors, de regarder. »

L’artiste italien qui a vécu au 16e siècle est connu pour sa série de quatre tableaux Les saisons, où des légumes, des fruits et des végétaux sont disposés de façon à représenter des visages humains. « On est tout de suite dans la nature, alors le lien peut se faire facilement. C’est vraiment une richesse », ajoute l’enseignante.

L'hiver dernier, la Québécoise Andréanne Gaboury était stagiaire à l'école Beaulieu. Elle s’est vite laissée charmer par le parc genevois. « Le matin pour m’y rendre, je marchais à travers les cours de deux autres écoles situées dans des parcs. J’arrivais ensuite dans ma classe et je me préparais tranquillement. Il y a une ambiance différente qui vient avec ça, une espèce de sérénité qui entre rapidement dans nos vies », raconte l’étudiante au baccalauréat en éducation au préscolaire et en enseignement au primaire à l’Université Laval, à Québec.

Écoutez l'ambiance sonore près de l'école Beaulieu :

Des cours de récréation ouvertes, une philosophie

Seule une poignée des 53 écoles primaires de la ville de Genève sont situées dans les parcs. Cependant, toutes ou presque ouvrent leur cour de récréation, appelée préau, à la population. Ces cours d’école ne sont fermées que durant les heures de récréation. Mis à part cette courte période, le préau est ouvert à tous. Il n’est pas rare de voir d’autres enfants s’y amuser durant les heures de cours. « Tout le monde connaît les règles, c’est rare qu’on doive mettre quelqu’un dehors. Et si oui, on le fait gentiment. », souligne l’enseignante Isabelle Brenn.

Cette philosophie d’ouverture émane d’une décision politique visant à mettre les écoles au centre de la vie communautaire. Les écoles dans les parcs, comme Beaulieu, sont donc situées dans un cadre exceptionnellement vert, en plus de battre au rythme de leur quartier.

De rares préaux sont bordés de hautes clôtures. La proximité d’une rue avec un fort débit de circulation peut le justifier. Beaucoup de préaux, comme celui de Beaulieu, sont cintrés de petites clôtures qu’un enfant peut facilement enjamber. Parfois, il n’y a aucune barrière.

Cette double vie des cours des écoles primaires est inscrite dans la politique de la Ville de Genève et elle exige une patrouille et un nettoyage constants. Bon an mal an, les autorités municipales dépensent 900 000 francs suisses (environ 1,2 million de dollars) pour nettoyer les abords des infrastructures scolaires de leurs territoires.

Les préaux « sont des espaces que l’on veut conviviaux où les gens aiment se rencontrer. Ils ont en quelque sorte une fonction de place du village », explique Isabelle Widmer Bisevac, chef du service des écoles et institutions pour l’enfance de la Ville de Genève.

En effet, les écoles primaires de Genève sont bien intégrées à leur quartier. La très grande majorité des élèves vivent à proximité. Les parents s’attardent souvent dans les préaux avec leurs enfants et y reviennent lors des journées de congé. Les anciens élèves sont également des habitués. Et il y a tous les autres : les familles avec bébés, les personnes âgées, les sportifs qui s’entraînent, les voisins qui font le potager.

Au-delà du nettoyage et de la répression parfois nécessaire pour empêcher notamment la vente de drogues, la Ville fait aussi beaucoup de prévention. Isabelle Widmer Bisevac parle d’une occupation positive des lieux par les organismes et les gens du quartier. Ce qui, par exemple, a aidé à fortement diminuer les problèmes de trafic de drogues que l’on observait dans le préau de l’école des Grottes, située tout près du parc Beaulieu.

« On a développé un partenariat avec la Maison de quartier sur la prise en charge des activités parascolaires de fin de journée par des plus vieux. Ça crée des liens. Ailleurs, on organise des grillades, du cinéma. On essaie de faire en sorte que le quartier occupe les lieux pour renforcer le lien social. »

Un parc chaud la nuit...

À un kilomètre à l’ouest de Beaulieu, le parc Geisendorf abrite trois bâtiments scolaires où étudient près de 500 élèves de 4 à 12 ans. Les enfants y jouent aussi parmi les arbres centenaires. Au détour d’une allée reliant deux bâtiments, on peut tomber sur une classe de chant qui répète sous l’oeil des badauds.

Écoutez des jeunes de l'école Geisendorf pratiquer le chant :

L’activité urbaine est aussi très forte au parc Geisendorf, situé à environ 15 minutes à pied de la gare. La nuit, le lieu attire son lot de gens marginalisés.

Sarah Périat y enseigne depuis près de 10 ans. Elle raconte avoir déjà ramassé des seringues et des condoms, mais estime que les choses ont beaucoup évolué. Le parc est plus propre. Les agents municipaux patrouillent plus souvent. On sensibilise aussi les enfants à rapporter ce qui cloche à un adulte. « Moi, je pense qu’il y a aussi le respect de l’école. Par exemple, au potager, la parcelle de l’école n’a pas été touchée, alors que dans d’autres parcelles, il y a eu beaucoup de vols. »

Le directeur de l’établissement Geisendorf, Jean-Martin Keller, mentionne également le groupe opérationnel qui supervise les usages du parc et des équipements scolaires. Ce groupe réunit les principaux acteurs du quartier comme des associations de citoyens et de loisirs ainsi que les policiers. « On se réunit trois ou quatre fois par année pour discuter de la vie du parc et on essaie de voir comment on organise des activités tout au long de l’année pour maintenir ce vivre-ensemble. »

La présence d’une population marginalisée aux abords des préaux ne passe tout de même pas inaperçue et la politique d’ouverture est périodiquement remise en question.

« C’est une question récurrente, admet Isabelle Widmer Bisevac. Soit on questionne le coût de l’entretien, soit on craint pour la sécurité des enfants. » Elle ajoute que les préaux fermés seraient régulièrement visités la nuit et parfois vandalisés. « Par ailleurs, si on interdisait aux bandes de fréquenter les préaux, elles iraient ailleurs, souligne Mme Widmer Bisevac. Et en tant que Ville, nous sommes responsables de l’espace public en entier. »

Un discours avec lequel le directeur de l’école Geisendorf est tout à fait d’accord. Il craint qu’une trop grande répression entraîne des conflits. Entre inclusion ou exclusion, il se laisse convaincre par la première option.

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