Retour

Fuir l'État islamique pour se réfugier... à Bagdad

Des millions d'Irakiens ont fui le groupe armé État islamique, et ils sont nombreux à vivre aujourd'hui à Bagdad dans un grand dénuement. Mais mieux vaut ça que les horreurs de l'EI, ont-ils confié à notre correspondante au Moyen-Orient.

Un photoreportage de Marie-Eve Bédard

Dans un quartier pauvre de Bagdad, de modestes maisons faites de blocs de ciment dénudés longent de petites rues de terre battue où s'accumulent les déchets domestiques. C'est dans une de ces maisons qu'Eklas Nema habite avec trois de ses enfants et sa vieille mère.

La maison, prêtée par un bon Samaritain, n'a pas l'électricité, et l'eau rend la famille malade. La nuit, serpents, rats et autres bestioles rampent sur le sol.

La maison où vivent Eklas et sa famille. Photo : Radio-Canada/Sylvain Castonguay

Mais ça vaut mieux, beaucoup mieux que ce qu'Eklas a été forcée de fuir, subitement, en pleine nuit : le groupe armé État islamique.

« Nous avons entendu des coups de feu. Nous avons vu les voisins en panique. Les hommes sont sortis des maisons pour voir ce qui se passait, et ils les ont pris », raconte Eklas. Paniquée elle aussi, Eklas raconte s'être enfuie par la porte du jardin, à l'arrière de sa maison.

Eklas et ses enfants. Photo : Radio-Canada/Sylvain Castonguay

Ceux qu'elle laissait derrière, son mari Hadi et ses deux fils aînés Amir et Ahmad, Eklas les croit morts depuis cette nuit-là.

Le calvaire du pont de Bzebez

Deux jours plus tard, la fuite d'Eklas l'a menée avec ses trois cadets au pont de Bzebez, une structure flottante rudimentaire qui est aujourd'hui le seul lien entre la province relativement sécuritaire de Bagdad et celles plus au nord, en partie conquises par l'EI.

Le pont de Bzebez est devenu un calvaire pour les déplacés irakiens.

Sans la caution d'un habitant de la capitale, il est presque impossible de le traverser. Les autorités craignent les infiltrations de l'EI à Bagdad, régulièrement cible d'attentats-suicides et de voitures piégées.

Photo : Radio-Canada/Marie-Eve Bédard

Des milliers de personnes ici font la queue tous les jours, sous un soleil de plomb, refoulées dans leur propre pays.

Photo : Radio-Canada/Marie-Eve Bédard

Des gamins et des adolescents poussent de toutes leurs forces de petites charrettes remplies de cartons d'eau, de nourriture ou de sacs de ciment. Il faut un permis spécial pour traverser en voiture.

Photo : Radio-Canada/Marie-Eve Bédard

Entre deux traversées, ils culbutent et plongent dans l'eau de l'Euphrate pour se rafraîchir.

Des millions d'Irakiens en fuite

Ces femmes ont préparé du pain, dans un camp de déplacés de la province d'Anbar. Photo : Radio-Canada/Marie-Eve Bédard

Ceux qui n'arrivent pas à entrer à Bagdad se retrouvent dans des camps établis dans la province d'Anbar, à proximité des combats.

Plus de 3 millions d'Irakiens sont maintenant déplacés par la violence du groupe armé État islamique et les combats qui font rage pour le déloger des territoires dont il s'est emparé.

Le camp de déplacés de Doma, à Bagdad. Photo : Radio-Canada/Marie-Eve Bédard

Chaque nouvelle offensive provoque une nouvelle vague de déplacements. Alors que les forces armées irakiennes et la coalition se préparent à donner l'assaut pour reprendre plus de territoire, dont la ville de Mossoul, plus au nord, les organismes qui viennent en aide à la population civile savent que le nombre de ceux qui sont dans le besoin ne fera qu'augmenter.

« Il n'y a jamais eu de mouvement de déplacement aussi rapide et aussi soudain que ce qu'on connaît en Irak depuis le début de 2014 », dit Grainne Ohara, du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) en Irak.

Le camp de Doma. Photo : Radio-Canada/Marie-Eve Bédard

« Ce qui complique aussi notre travail et l'accès à ces populations, c'est qu'ils se retrouvent un peu partout sur un vaste territoire », ajoute Mme Ohara. Certains sont hors d'atteinte et ne reçoivent donc aucune aide, coincés dans les zones contrôlées par l'EI.

Le camp de Doma. Photo : Radio-Canada/Marie-Eve Bédard

Quelque 160 familles ont fui Ramadi, après l'arrivée de l'EI dans leur ville. Dans le camp de Doma, elles se sentent abandonnées et déchirées entre le désespoir et la colère.

La haine de Saadi

Saadi. Photo : Radio-Canada/Marie-Eve Bédard

Dans ce camp d'infortune, Saadi ne se sent pas le bienvenu. À quatre reprises, il a tenté de retourner vivre chez lui, mais la ville est toujours sous l'emprise du groupe armé EI. Chaque fois, il a dû fuir de nouveau. Aujourd'hui, il a la rage au cœur.

« Le gouvernement nous a vendus. Il a vendu les gens d'Anbar, les sunnites », dit-il.

Le gouvernement de Haïder Al-Abadi est dominé par la majorité chiite, et les territoires contrôlés par l'EI après le retrait de l'armée irakienne se trouvent en terres à majorité sunnite.

Des enfants du camp de Doma. Photo : Radio-Canada/Marie-Eve Bédard

Saadi croit qu'il pourra un jour retourner vivre chez lui, mais retrouver la paix, ça, jamais. Comment pardonner à ses voisins qui se sont joints à l'EI?

Saadi, sa mère et deux des trois enfants de son frère assassiné. Photo : Radio-Canada/Marie-Eve Bédard

Saadi demande qui va s'occuper des trois jeunes enfants devenus orphelins quand son frère a été assassiné. Devant un petit groupe d'hommes, il déclare qu'il préférerait être juif que musulman. Les autres le chahutent, mais il insiste. « Non, j'en ai assez d'être musulman; c'est la vérité. »

« Je n'ai plus d'avenir »

La paix en Irak, Eklas n'y croit pas plus. Pour s'évader de ce monde de guerres, elle économise de l'argent pour entreprendre ce qu'elle sait être une dangereuse migration vers l'Europe.

La mère d'Eklas. Photo : Radio-Canada/Sylvain Castonguay

Trop dangereuse pour sa vieille mère, qui s'excuse de fumer devant les visiteurs pendant qu'elle écoute sa fille. Si Eklas arrive à réunir les 20 000 $ qu'elle juge nécessaires au voyage, sa mère sera à son tour laissée derrière.

Eklas et ses trois enfants : Hyder, Abir et Ghadir Photo : Radio-Canada/Sylvain Castonguay

Et ses trois enfants ne sont responsables de rien de tout ça, ajoute-t-elle.

Plus d'articles

Commentaires