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Gaspillage de la forêt québécoise au chantier de la Romaine

EXCLUSIF - Pour faire place aux futurs réservoirs du projet hydroélectrique de la Romaine, du bois coupé à grands frais par Hydro-Québec s'accumule près des chantiers. Des milliers de mètres cubes de bois se dégradent depuis trois ans. Comment expliquer ce gaspillage de la forêt québécoise?

À plus de 100 km de l’embouchure de la rivière Romaine, qui est en voie d’être aménagée pour produire de l’hydroélectricité sur la Côte-Nord, des montagnes de bois s’accumulent. De quoi remplir 1500 camions-remorques.

Le projet hydroélectrique de la Romaine est le plus gros chantier au pays. Dans une forêt intouchée, quatre réservoirs seront créés à la suite de la dérivation de la rivière. Le deuxième réservoir à partir de la côte, appelé Romaine-2, est le plus gros des chantiers : une superficie de 86 kilomètres carrés sera inondée.

Depuis la fermeture de la scierie de Rivière-Saint-Jean, le bois coupé, au lieu d’être transformé, s’accumule et se détériore. Hydro-Québec refuse de le rendre disponible aux résidents comme bois de chauffage, malgré les demandes du préfet de la MRC de la Minganie.

Lorsqu’on pose la question à Hydro-Québec pour avoir du bois de chauffage pour la région, ils nous disent que c’est trop compliqué [...] Est-ce qu’il va pourrir là ou servir à autre chose? On ne le sait pas.

Luc Noël, préfet de la MRC de Minganie

Feuillus ennoyés ou brûlés

Seuls les résineux (sapins, épinettes et mélèzes) ont été récupérés lors du déboisement de Romaine-2. Les feuillus, le bouleau et le tremble, par exemple, ne sont pas coupés, car il n’y a pas de marché sur la Côte-Nord pour ces arbres.

Il n’y a pas d’usine pour les scier. Ils sont laissés dans le réservoir de Romaine-2 et tout simplement ennoyés.

Là où Hydro-Québec doit faire un déboisement intégral, comme sous les lignes électriques, les feuillus ont été brûlés sur place.

Un gaspillage, selon les résidents de la Côte-Nord, qui n’ont que ce type d’arbre comme bois dur pour se chauffer. D’autant plus qu’ils doivent acheter un permis pour aller bûcher d’autres arbres qui serviront à chauffer leurs maisons.

« Hydro-Québec aurait pu facilement mettre ça sur le bord du chemin pour qu’on s’en serve comme bois de chauffage », nous a dit Marc Fafard, un résident de la région.

Comment expliquer ce gaspillage?

La Loi sur les forêts oblige Hydro-Québec à récolter le bois qui a une valeur marchande dans les futurs réservoirs, soit le bois qui peut être scié et transformé. Même si cela peut paraître surprenant, il y a une belle forêt à cette latitude.

C’est un peu comme du cognac. Ce sont des arbres qui ont poussé très, très lentement. Et ça donne des propriétés physiques qui permettent de faire des produits de très haut de gamme.

Luc Bouthillier, professeur au Département des sciences du bois et de la forêt de l’Université Laval

Tout ce bois devait être transformé à la scierie de Rivière-Saint-Jean, située à 70 kilomètres de Havre-Saint-Pierre. La scierie a cependant fermé abruptement lorsque le partenariat entre les Innus et le géant de l’industrie forestière Rémabec a volé en éclats.

Ce partenariat devait apporter la richesse aux Innus de Natashquan, qui voient leur territoire être bouleversé par le projet de la Romaine. Mais l’aventure s’est mal terminée. Depuis, Hydro-Québec accumule les billots et les laisse sur le bord du chemin, ne sachant trop quoi en faire.

Contrat de gré à gré

Le chantier de la Romaine est en plein dans le territoire traditionnel des Innus, le Nitassinan.

Pour couper le bois ayant une valeur marchande, Hydro-Québec a donné un contrat de gré à gré aux Innus de Natashquan qui se sont associés au Groupe Rémabec. Ensemble, ils ont créé Produits forestiers innus (PFI).

« C’est une pratique qu’on a avec les Innus pour qu’ils profitent du développement », explique Daniel Lauzon, directeur Communications et Affaires autochtones à Hydro-Québec.

Puisque c’est un contrat de gré à gré, il nous a fallu près de deux ans de démarches en vertu de la Loi sur l’accès à l’information pour obtenir quelques données.

Hydro-Québec a versé plus de 34 millions de dollars pour déboiser Romaine-2, soit entre 116 $ et 128 $ le mètre cube selon la densité de la forêt.

Trois ingénieurs forestiers nous ont confirmé que c’était beaucoup plus cher que la moyenne québécoise, qui est de 65 $ le mètre cube.

Pourtant, le coût estimé pour déboiser Romaine-2 était au départ à peine plus élevé que la moyenne, malgré l’éloignement et les difficultés du terrain. Bref, Hydro-Québec a fait un véritable cadeau à Produits forestiers innus, à même les deniers publics.

Une fois coupé, le bois qui appartient à Hydro-Québec était vendu à la scierie de PFI, à Rivière-Saint-Jean.

La société d’État le vendait à une fraction du prix normal : 10 $ le mètre cube, livré à l’usine. Normalement, le bois se vend entre 50 $ et 70 $ le mètre cube.

Hydro-Québec explique qu’elle voulait ainsi permettre à l’entreprise d’investir dans la vieille scierie, qui avait besoin d’une mise à niveau.

Pas d’argent pour les Innus

Mais de toute cette aventure, les Innus disent n’avoir eu aucun profit. Le grand patron de Rémabec le reconnaît et soutient que le déficit à la scierie en est la cause.

« C’est vrai, il n’y a pas d’argent qui est entré dans les coffres des Innus [...] Même si on ne payait pas le bois cher, étant donné la capacité de l’usine à le scier et aussi qu’il fallait former du nouveau monde, on a fait un gros déficit avec la scierie », nous a dit Réjean Paré, PDG du Groupe Rémabec.

Ce déficit a été épongé à même les profits réalisés grâce au contrat de déboisement de 34 millions qu’Hydro-Québec a signé avec PFI. D’abord, Rémabec a payé sa filiale Rebec, qui avait un contrat fixe de 28 millions de dollars pour déboiser. Rebec a fait ses frais et des profits.

Le reste du contrat, 6 millions de dollars, était réservé aux Innus : 3,6 millions pour la formation de travailleurs et 1,7 million pour l’administration, les profits et les risques. Une forme de dédommagement parce que Rémabec devait engager 25 Innus en moyenne pour le déboisement.

Comme il n’y a pas eu autant de forestiers innus engagés, Hydro-Québec a retenu une partie de la somme destinée à la formation. Le reste a disparu dans la faillite.

Du contrat qui devait leur apporter la richesse, les Innus n’ont eu que leurs salaires d’ouvriers.

Mais Rémabec a eu accès à une forêt intouchée uniquement parce qu’il était associé aux Innus.

Où ira le bois?

Lorsque le nouveau conseil de la nation innue à Natashquan a réalisé que les coffres étaient vides, il a mis fin au partenariat avec Rémabec. L’entreprise a alors sorti son équipement de la scierie, la rendant inutilisable.

Depuis, le bois s’accumule et se dégrade.

« Il y a une limite qu’on va atteindre bientôt parce qu’on ne laissera pas le bois pourrir là, on va devoir procéder », dit cependant Daniel Lauzon d’Hydro-Québec.

Avec la collaboration de Martyne Bourdeau

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