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« Haïti, c'est le désespoir avec un grand D »

Même si elle ne touche qu'une infime minorité des Haïtiens qui vivent aux États-Unis, l'intention du gouvernement Trump d'en renvoyer des dizaines de milliers en Haïti à partir de janvier affecte l'ensemble de la diaspora, qu'on estime à plus d'un million de personnes.

Un texte d'Émilie Dubreuil, à New York

Quand il est revenu de son travail, il a trouvé la maison vide. Sa conjointe et les enfants étaient partis. Fou d’inquiétude, il leur a téléphoné, pour apprendre que sa famille était désormais au Québec.

« Papa, quand viendras-tu nous rejoindre au stade olympique? », lui a demandé un des enfants. Sa femme lui a dit qu’elle n’avait plus le temps d’attendre qu’il se décide, qu’elle avait trop peur de rentrer en Haïti.

Lorsque Rico Dupuy, animateur à Radio Soleil, la radio communautaire des Haitiens de Brooklyn, raconte cet appel reçu samedi dernier lors de sa tribune téléphonique, sa voix se noue, les larmes lui montent aux yeux.

Dans le district 40 où vivent une centaine de milliers d’Haïtiens, tout le monde connaît quelqu’un; un voisin, un parent, un ami qui est parti ou qui songe partir pour le Canada. La rumeur s’est emballée, le Canada est une sorte de mirage, d’eldorado où les Haïtiens sont persuadés que tout ira bien.

Sur la rue Nostrand, on se croirait presque à Port-au-Prince. Des vieux avec des chapeaux de paille discutent et prennent le frais à l’ombre des grands arbres, des restaurants sortent des effluves de banane plantain et de chèvre grillée. La langue parlée est le créole ou le français. Les Haïtiens se sont créé tant bien que mal une petite bulle au fil des années, à quelques kilomètres de Manhattan.

Beaucoup de ces gens ont voté pour Donald Trump aux dernières élections, persuadés que les Clinton ont contribué aux problèmes politiques qui gangrènent Haïti. Maintenant, ils se sentent trahis.

Nous avons abordé des dizaines de personnes à la buanderie, au garage, à l’église, au café, chez le barbier. Nous leur avons demandé ce qu’ils allaient faire, ce qu’ils ressentaient. Spontanément, ils nous ont tous répondu que le problème à la base, c’est que les Haïtiens sont condamnés à l’exil, la mort dans l’âme.

« Les Haïtiens ne sont pas des aventuriers. S’ils quittent la patrie, c’est un arrachement. C’est qu’ils n’ont pas le choix. Haïti, c’est le désespoir avec un grand D », conclut Rico Dupuy.

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