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Il n'y a plus qu'une seule survivante du génocide arménien au Canada

Knar Yemenidjian aura 108 ans le mois prochain. Outre son âge vénérable, elle a la particularité d'être la dernière survivante du génocide arménien encore en vie au Canada. Sa survie relève d'une incroyable suite d'événements.

Knar Yemenidjian est née dans la ville de Césarée de Cappadoce le 14 février 1909. Cette ville, située en plein centre de la Turquie, porte aujourd'hui le nom de Kayseri.

Elle a 6  ans lorsque commence le massacre d'au moins 1 million d'Arméniens par la nouvelle armée turque. Cette armée remplace celle du vieil Empire ottoman, qui après 600 ans d'existence, s'effondre lors de la Première Guerre mondiale.

Devant une photo de sa famille qui date de 1931, Knar s'émerveille comme une enfant, et son visage s'illumine. Avec son doigt, elle montre son père, sa mère, ses deux frères, ses deux soeurs, ainsi qu'une tante. « C'est moi ici », dit-elle.

Elle se souvient très bien des siens, car en raison d'événements inouïs, toute sa famille immédiate a survécu.

Lors des commémorations du 100e anniversaire du génocide, en 2015, Knar était encore en mesure de raconter ce qui s'est produit entre avril 1915 et juillet 1916. Mais ce n'est plus possible. En raison de son âge, sa mémoire fait maintenant défaut. Une surdité avancée l'empêche aussi de communiquer.

Par contre, son fils, Hovsep Yemenidjian, connaît son histoire par coeur. C'est donc lui qui la raconte.

Son père, donc, mon grand-père, était soldat dans l'armée. Et c'est l'un de ses amis, un militaire turc, qui a caché toute la famille dans une ferme quand les massacres ont commencé. Ils sont restés quelques mois dans une étable avec les animaux à dormir par terre.

Hovsep Yemenidjian

Hovsep raconte que ces quelques mois ont été très difficiles pour sa mère qui pleurait pour avoir quelque chose à manger, ne serait-ce qu'un morceau de pain moisi.

Tandis que les soldats arméniens qui servaient dans l'armée turque commençaient à disparaître, souvent fusillés, le père de Knar a attrapé la fièvre typhoïde. C'était en quelque sorte ce qui allait le sauver.

Dans l'armée, ils ont dit : "Il va mourir de toute façon!" et ils l'ont renvoyé. Il a rejoint sa femme et ses enfants, mais toute la famille a alors attrapé la typhoïde. C'était une maladie souvent mortelle, mais ils ont survécu

Hovsep Yemenidjian

Quand la jeune Knar et sa famille sont retournées à Césarée de Cappadoce, ils ont découvert leur maison brûlée comme celles de leurs voisins arméniens, qui avaient été pour la plupart exterminés. Ils ont reconstruit la maison et vécu sous de fausses identités pendant 10 ans.

Ils leur ont donné des identités musulmanes, des noms musulmans, et ils les ont obligés à se convertir d'une manière ou d'une autre et à accepter [le prophète] Mahomet.

Hovsep Yemenidjian

Fuite en Égypte

La famille restera encore 10 ans en Turquie avant d'aller rejoindre en Égypte d'autres survivants du génocide, ainsi que les milliers d'orphelins arméniens pris en charge par les anciennes communautés chrétiennes du Proche-Orient.

C'est à Alexandrie que Knar épouse en 1943 Jean Yemenidjian. Elle aura trois enfants. Sa fille meurt en bas âge, mais ses deux garçons survivent.

En 1956, la crise du canal de Suez vient perturber le fragile équilibre de la minorité arménienne d'Égypte, raconte Hovsep Yemenidjian.

« Ce n'était pas une question de religion, mais plutôt de nationalisme arabe. Après la crise du canal de Suez, tous les Européens, et ça comprenait les Arméniens, étaient perçus comme des ennemis, des étrangers qu'on appelait Ajnabi... La communauté a commencé à partir et, en 10 ans, presque tous les Arméniens étaient partis », dit Hovsep Yemenidjian

L'Expo 67

Hovsep partira d'Égypte le premier, suivi par son frère. Knar vient leur rendre visite pendant l'Exposition universelle de 1967. Elle tombe sous le charme de Montréal. Ses deux fils vont devoir la parrainer, car elle a alors déjà près de 60 ans.

Hovsep sait très bien que sa mère est maintenant officiellement considérée par le Comité national arménien du Canada comme étant la dernière survivante du génocide encore en vie au pays. Il n'y a déjà plus de survivants dans la majorité des pays où vit la diaspora arménienne.

Il sait que la mort prochaine de sa mère revêtira une symbolique particulière qui dépasse celle de la perte déjà douloureuse d'un parent.

Mais ce qui le désole, c'est qu'alors que s'éteignent les derniers survivants d'un génocide considéré comme le premier du 20e siècle, la Turquie refuse toujours de reconnaître sa part de responsabilité. Une vingtaine de pays, dont le Canada, reconnaissent pourtant ce génocide.

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