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« Ils ont choisi les animaux au lieu des humains » : mémoires d'une Autochtone de la nation Sayisi Dene

Le souvenir du racisme et du désespoir continue de les hanter. Ils sont les survivants du peuple Sayisi Dene, originaire du Manitoba. Cet été, ils recevront pour la première fois une compensation financière, de 33 millions de dollars, du gouvernement fédéral pour leur exil forcé.

« Est-ce que ça va faire une différence? Je ne sais pas », affirme une Autochtone de la nation Sayisi Dene, Eva Yassie. « Triste, triste. Sombre, sombre. C'est tout ce que j'ai vu au Dene Village. »

La compensation financière est la première reconnaissance officielle des torts subis par la communauté, il y a 60 ans. En mars, les membres de la nation Sayisi Dene ont voté pour l'offre du gouvernement fédéral, qui inclut aussi des excuses officielles.

Une histoire tragique

En 1956, Eva Yassie était un poupon. Elle vivait avec ses parents dans la réserve indienne de Little Duck Lake, à l'extrême nord du Manitoba. Comme ses ancêtres, la famille vivait au rythme de la chasse aux caribous.

Quand l'espèce est venue à manquer, la province a montré du doigt les Sayisi Dene, à tort, comme étant les responsables de la pénurie. Le gouvernement fédéral a alors décidé de déplacer 250 membres de la nation loin des caribous, à 200 kilomètres à l'est, près de la baie d'Hudson, dans la toundra arctique.

Des promesses vides

Le gouvernement fédéral a promis des emplois et des logements aux Sayisi Dene, mais ces promesses sont restées lettres mortes. Les gens de la communauté ont dû survivre en construisant des abris de fortune à partir de matériaux trouvés au dépotoir.

Les Sayisi Dene ont aussi dû se rabattre sur le dépotoir pour se nourrir. Ils n'avaient pas de chauffage, pas d'électricité et aucune protection contre les intempéries. « On gelait tout le temps », raconte une autre survivante, Jeannie Tom. « Je me souviens de devoir nettoyer les planchers et l'eau gelait lorsqu'elle touchait le sol. »

Quelques années plus tard, le gouvernement fédéral décide de les déplacer de nouveau, cette fois au Dene Village, un petit territoire composé d'épinettes noires situé quelques kilomètres plus loin. Les maisons n'étaient pas vraiment en meilleur état et il n'y avait toujours pas d'électricité, de chauffage ou d'eau courante.

L'enfer sur terre

Affamés, déracinés et sans le sou, de nombreux résidents se tournent vers la consommation d'alcool, ce qui précipite la communauté dans une spirale infernale, selon les survivants.

La violence et les viols étaient devenus banals. « Nous nous cachions sous les fondations des maisons pour échapper aux hommes venus de Churchill », confie Eva Yassie, qui précise que la tactique ne fonctionnait pas la plupart du temps.

« J'étais sous la maison, je tenais la main de mon amie pour la tirer vers moi, mais un homme a agrippé ses pieds et l'a tirée vers l'extérieur. Ils l'ont ensuite violée », raconte-t-elle. Elle-même confie avoir été attrapée et agressée à plusieurs reprises.

Des morts horribles

Certaines personnes de la réserve sont mortes gelées, d'autres ont péri dans l'incendie de leurs maisons. « Mon frère Clifford entendait mes autres frères pleurer et demander leurs parents, alors qu'ils étaient coincés à l'intérieur de la maison », se souvient le frère d'Eva Yassie, Michael.

Un incendie a ravagé la maison de la famille en 1971 et trois enfants sont morts. La cause du sinistre n'a jamais été déterminée. Clifford Yassie s'est suicidé quelques années plus tard.

Un racisme rampant

Un travailleur social à la retraite, Phil Dickman, se souvient du racisme qui sévissait dans la communauté dans les années 1970. Il était envoyé pour aider les jeunes dénés.

« Je me souviens d'avoir été stoppé par la Gendarmerie royale du Canada. Ils m'ont averti de me tenir loin de ces gens », se souvient M. Dickman. « Je me suis dit, je vois, que c'est comme ça que ça fonctionne ici. »

Caroline Bjorklund est une survivante des pensionnats autochtones. Elle se souvient elle aussi du racisme. « J'avais honte de parler déné », dit-elle. « Nous étions tout en bas de la pyramide. Plus bas que les Cris, les Métis. Nous étions au plus bas. »

Un impact catastrophique

Des 250 personnes qui ont quitté Little Duck Lake, 117 sont mortes en raison de la relocalisation, selon les chefs de l'époque. La plupart sont mortes dans les 15 premières années, de mort violente.

En 1973, une poignée de membres de la communauté a voyagé à pied pour dénicher de meilleures terres. Avec la permission du gouvernement fédéral, ils ont déménagé au lac Tadoule, au centre-nord du Manitoba, où ils vivent encore actuellement.

En 2010, la province du Manitoba a présenté des excuses officielles pour son rôle dans la relocalisation.

Une entente fédérale à venir

Un arbitre chargé de négocier la compensation financière des survivants a confié à CBC/Radio-Canada que le gouvernement fédéral est en cours de ratification d'une entente avec la communauté.

Des 33 millions de dollars à venir, 5,7 millions seront remis aux survivants. Ils recevront entre 14 000 $ et 20 000 $ par personne, selon la période de temps pendant laquelle ils ont vécu dans la réserve. Le conseil de bande investira le reste de l'argent dans des programmes destinés à la communauté.

Malgré les excuses et l'argent, Eva Yassie n'oubliera cependant jamais la douleur de l'exil forcé. « Beaucoup de gens de là-bas ont péri. »

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