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Ils ont fui Haïti… et maintenant les États-Unis

Ils craignaient Donald Trump. Leur dernier espoir : entrer illégalement au Canada. « C'est à cause de la décision du président. Nous sommes tous là pour les mêmes raisons : nous avons peur! Et nous ne voulons pas retourner chez nous pour le moment. » Portraits de quelques Haïtiens qui se sont réfugiés récemment à Montréal.

Un texte de Vincent Champagne

« Je suis encore sous le choc, c’est la première fois que je raconte mon histoire », dit James* (nom fictif). L’Haïtien de 30 ans loge depuis 24 heures au stade olympique, et c’est l’un des rares à desserrer les lèvres à l’approche d’un journaliste.

« Je suis venu au Québec pour avoir la possibilité d’avancer vers l’avant, vers l’avenir », clame l’homme, qui tourne en rond autour du stade sans oser s’aventurer très loin. Il fait pourtant chaud sur les vastes espaces de béton du complexe olympique, mais il ignore tout de la ville.

Au poignet, le bracelet vert en plastique qui lui permet d’entrer et de sortir par la « porte C » du stade, fortement gardée par des gardiens de sécurité. D’autres Haïtiens vont et viennent en se couvrant le visage pour ne pas être captés par les caméras des journalistes. Les demandeurs d’asile sont tous ici illégalement.

L’avenir n’est plus aux États-Unis, où James est sous le coup d’un mandat de déportation. L’avenir n’est pas non plus à la maison, en Haïti, où « c’est vraiment difficile », se borne-t-il à dire, volontairement vague, comme s’il ne savait pas par où commencer son histoire.

« Je viens d’une famille très pauvre », dit James. Il a voulu étudier, mais c’était impossible. Il s’est engagé auprès d’un politicien qui l’a aidé financièrement à entrer à l’université en linguistique. Mais « les choses ont mal tourné ». James a été victime de menaces, et il a pris la poudre d’escampette direction Brésil, en 2013, avec un visa de touriste.

« Avancer », pour James, ce n’était assurément pas de survivre à la petite semaine dans ce pays émergent. « Je voulais continuer à étudier », dit l'homme, qui croit alors aux possibilités du rêve américain d’Obama et bientôt, espère-t-il, d’Hillary Clinton.

Il s’embarque alors dans une aventure à pied, en autobus et en bateau à travers les Amériques. Un épisode que James ne souhaite pas vraiment raconter en détail. Il lui faudra un mois et demi pour atteindre la Californie, et obtenir un visa temporaire.

Il franchit la frontière entre le Mexique et les États-Unis le 4 juillet 2016, le jour de l’Indépendance. Une indépendance qui n’est pas gagnée d’avance pour lui. L’élection américaine est sur toutes les lèvres. Donald Trump n’est pas encore le candidat désigné des républicains, mais cela surviendra 15 jours plus tard. Pour les immigrants précaires comme lui, c’est une inquiétude sourde qui mijote dans le ventre. Avec tous les propos du milliardaire sur les migrants illégaux et les menaces de déportation, qu’arriverait-il s’il était élu?

James habite chez un oncle, en Floride. Là aussi, ça se passe mal. La tante le met à la porte. Comme son courrier de l’immigration arrive à cette adresse, il n’est pas au courant des rendez-vous auxquels il doit se présenter. C’est lorsqu’il prend l’initiative d’appeler qu’on le somme de se présenter immédiatement à la police, car il fait l’objet d’un mandat d’arrêt. Entre-temps, Trump est devenu président, et l’avenir est sombre, très sombre, pour James.

« J’avais vraiment peur lorsque j’étais aux États-Unis », confie-t-il. Il se cache au Maryland, chez un ami, pendant quelques mois. « Je me suis dit que, pour m’en sortir, je devais partir pour le Canada. »

C’est ainsi que, fin juillet, il prend un autobus pour New York. Et un autre pour Plattsburgh. Puis un taxi, avec d’autres Haïtiens rencontrés dans l’autobus. Le chauffeur accepte de les conduire dans un coin perdu au fond des bois. Ils traversent la frontière en quelques pas rapides à 2 h du matin.

La police canadienne cueille le groupe à l’aube, le 26 juillet. Une semaine plus tard, après des interrogatoires et une installation sommaire dans les résidences étudiantes de l’UQAM, il se retrouve au stade olympique, en attendant un premier chèque qui lui permettra de s’installer quelque part.

James est optimiste. Il est même content d’être arrivé ici, car il a vu bien pire ailleurs. « Le Canada est un bon pays pour moi. Il donne la possibilité d’avancer, l’opportunité d’étudier, de travailler. Et c’est ma langue, le français. C’est la raison pour laquelle je suis ici. »

La peur a un nom

Trump. Le nom est sur toutes les lèvres des quelques Haïtiens qui ont voulu nous parler, certains au micro, d’autres non, sans jamais donner leur nom, sans jamais accepter d’être photographiés de face. Le président américain leur fait peur.

« Aux États-Unis, comme vous savez, nous avons des difficultés, surtout les gens sans papiers », explique Melissa*, une jeune haïtienne qui marche sur l’esplanade du stade pour passer le temps avec deux hommes et une petite fille de moins de cinq ans. Si celle-ci accepte de se confier, les deux garçons accélèrent le pas pour fuir les questions.

Elle a vécu quatre ans aux États-Unis, en Georgie, d’abord avec un visa de touriste, puis dans l’illégalité. « C’est sûr qu’on allait s’organiser pour moi, pour devenir légale, mais la façon dont je vois les choses, je ne veux pas prendre la chance de rester là-bas, parce que j’ai peur qu’on me dise de quitter le pays. C’est la raison pour laquelle je suis ici. »

Melissa s’exprime sur un ton rapide et vif, dans lequel s’entremêlent l’optimisme et la résignation. « On est là pour une vie meilleure », ne cesse-t-elle de répéter. « On veut travailler, pour prendre soin de nous-mêmes et de nos enfants. Étant donné que le gouvernement aux États-Unis ne veut pas nous donner la possibilité de rester là-bas, nous sommes venus ici pour avoir une vie meilleure. »

Pourquoi le Canada? « Parce que le Canada nous accueille. C’est sûr que le gouvernement va nous aider. »

Vous avez tout quitté? « On est obligés, pour avoir une vie meilleure. »

Vos bagages? Vous n’avez que le minimum? « Ça va, ça va! Parce que j’ai l’espoir que ça va marcher ici. Donc je n’ai pas à m’inquiéter pour les choses que j’ai laissées là-bas aux États-Unis. Je peux avoir mieux ici. Petit à petit, l’oiseau fait son nid. L’espoir fait vivre. »

Les visas, papiers miracles

C’est la poussette qui frappe l’oeil. Le bébé est dans les bras de sa maman, pour laisser place dans le siège à un sac-poubelle qui semble lourd.

« C’est de la cocaïne », lance en pouffant de rire Jean*. L’humour reste bien présent malgré tout.

Plus loin, cet autre petit groupe de deux hommes, une femme et un bébé se ferme comme une huître dès qu’on l’aborde. Mais il est perdu sur la rue Sherbrooke, à l’ombre du stade, et ne retrouve pas la porte C.

En les y raccompagnant, nous leur offrons quelques dattes et des gorgées d’eau qui semblent bienvenues. La confiance est ténue. Après tout ce qu’ils ont enduré pour arriver à Montréal, la méfiance est de mise, nous disent-ils.

Kerline* a 23 ans. Le bébé a huit mois. Le papa est quelque part dans la nature. Elle est arrivée en Floride, seule, il y a huit ans, alors qu’elle n’avait que 15 ans. Habitant chez une tante, elle passe les premières années dans l’illégalité avant de décrocher le fameux certificat « TPS ».

« Temporary Protected Status », un statut protégé temporaire : il s’agit d’un visa permettant aux résidents de certains pays désignés de rester aux États-Unis. Haïti a obtenu cette désignation à la suite du tremblement de terre de 2010. Le président Trump a renouvelé la mesure en mai dernier, mais elle va expirer en janvier 2018, et les inquiétudes sont grandes qu’elle ne soit plus maintenue.

Tous les Haïtiens rencontrés restent vagues sur leurs histoires de visas. Pas moyen d’avoir des dates et des détails. Kerline assure que son TPS a expiré et que le renouvellement lui a été refusé. Elle gardait des enfants, puisqu’elle avait le droit de travailler, mais sans statut officiel : pas d’emploi, pas de revenus, plus d’avenir aux États-Unis.

Elle a donc pris l’autobus depuis Orlando la semaine dernière, et, 32 heures plus tard, a demandé l’asile à la frontière canadienne. En route, on lui a volé ses bagages. « J’ai tout perdu, je n’ai plus rien », dit-elle avec calme, pendant que, sur ses jambes, son bébé se met les doigts et les pieds dans la bouche.

Jean, lui, n’a jamais pensé rester aux États-Unis. Il y a un mois, il a pris l’avion pour New York. De là, il a préparé sa migration vers le Canada. Encore une fois, le ton belliqueux de Trump à l’égard des immigrants a fait de l’effet. La terre d’accueil, c’est le Canada, conclut-il.

* Les noms ont été modifiés afin de protéger l'identité de ces demandeurs d'asile pour leur éviter d'éventuelles représailles.

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