En cette année 2016 où tant de grands artistes nous ont quittés prématurément, il y avait quelque chose de réconfortant d'assister au concert de Charles Aznavour, vendredi, au Centre Bell.

Philippe Rezzonico


Un texte de Philippe Rezzonico

Oui, on peut vivre très, très longtemps, être en santé et faire avec autant de passion et de professionnalisme un métier que l'on élève désormais au niveau d'art. Dans le cas d'Aznavour, ça relève carrément du phénomène.

Bien des gens se demandent s'ils arriveront jamais à l'âge vénérable de 92 ans. Ceux qui l'ont atteint sont souvent heureux d'être uniquement en bonne forme. Aznavour, lui, il fait encore ce qu'il a fait pour une première fois sur scène « il y a 83 ans », lors d'un spectacle amateur.

Professionnellement, ça dure depuis les années 1940. Hier encore, c'est d'un pas assuré que le grand Charles s'est présenté sur les planches du Centre Bell où 8296 spectateurs l'ont entendu interpréter 25 chansons en 1 heure 45 minutes.

Loin de se plaindre de son âge, il s'en sert plus que jamais pour dérider l'assistance quand il fait allusion au télésouffleur qu'il utilise depuis quelques années déjà. « Ça existait déjà dans le temps de Shakespeare, quand le souffleur disait au comédien : To be... or not to be. »

Esthétisme musical

Sur le fond, l'artiste n'a pas changé de façon de faire. Au programme : des immortelles, des chansons récentes et des « fonds de tiroirs oubliés ». Avec six musiciens ainsi que ses choristes de longue date - sa fille Katia et Claude Lombard -, Aznavour a alterné les titres récents et les chansons d'antan avec une fluidité qui effaçait les écarts de création qui se comptent parfois en décennies.

À moins d'être féru de l'œuvre d'Aznavour, pouvait-on vraiment penser que la récente Viens m'emporter (2011), sertie d'effluves de jazz dignes des années 1970, ne provenait pas du même disque que la splendide Je n'ai pas vu le temps passer (1977), qui la précédait? Esthétisme similaire.

Et que dire de Avec un brin de nostalgie. Une chanson de 2015? Vraiment? On pourrait croire à une inédite vieille de 40 ans, tant Aznavour sait encore écrire et composer des chansons où les structures et les mélodies sont aussi admirables que jadis.

Il est vrai qu'il y a des indices qui confirment que le Aznavour vu hier au Centre Bell a bien l'âge qu'il a : la main droite tremblote plus que jamais, il prend place plus souvent sur sa grande chaise (même s'il est la plupart du temps debout), et sa voix « cassée et rocailleuse », comme il dit, affiche le poids des années, ici et là.

Moins de tonus à la fin de Paris au mois d'août (autrement impeccable) et moins de puissance dans la montée finale de Mourir d'aimer. Le chanteur « de variétés » n'ose plus faire semblant de tituber durant Les deux guitares et il ne virevolte plus lors de Emmenez-moi, ce qu'il faisait encore il y a deux ans. C'est normal, après tout. Aznavour pourrait être le père de Mick Jagger. Il faut faire attention à ne pas se blesser.

Mais rien, vraiment rien, en définitive, pour gâter la sauce. Avec humour et classe, Aznavour interprète encore ses chansons à un niveau de qualité qui ridiculise des artistes comme Aretha Franklin - qui fait une folle d'elle sur scène - ou le tout récent Prix Nobel de littérature, un certain Dylan, qui mâchouille ses mots depuis des lustres.

Les belles oubliées

Outre les classiques, les chansons fétiches (comme Les émigrants, offerte d'entrée de jeu) et les belles nouvelles, Aznavour a le don de ressortir des titres oubliés ou de les offrir comme on ne les attend pas. Le monsieur, on le sait, chante en cinq langues.

N'empêche, entendre Je t'attends (1963) en italien (Aspetto te), je ne l'ai jamais vue venir, ni jamais entendue sur scène en français d'ailleurs. Peut-être Aznavour a-t-il sorti la chanson des boules à mites parce qu'elle a été diffusée pour la première fois sur disque compact au sein du coffret de 60 disques Aznavour en 2014? En revanche, il y avait moins de surprise d'entendre Que c'est triste Venise dans sa magnifique mouture italienne (Com'è triste Venezia). Les Italiens placés derrière moi étaient fous de joie. Et moi aussi.

Mais la surprise totale pour un assidu dans mon genre, c'était d'entendre la poignante Parce que (1954) qu'Aznavour n'avait pas interprétée depuis « plus de 50 ans ». J'ai dû cesser de respirer durant trois minutes. Quelle chanson à texte! La légende veut que Serge Gainsbourg ait remercié Aznavour d'avoir composé ce titre qui lui a permis de séduire un nombre considérable de femmes...

S'il fait des cadeaux à ses spectateurs assidus, Aznavour n'oublie jamais que des milliers de gens viennent le voir pour entendre les monuments qui ont fait l'histoire. Il fallait, encore une fois, entendre l'interprétation sans faille de Il faut savoir, dans une version plus proche de l'enregistrement studio de 1975 que celui d'origine, plus pimpant, de 1961. Il fallait mesurer l'émotion à fleur de peau durant Hier encore et savourer les mots, récités, des deux premiers couplets de Sa jeunesse. On aurait entendu une mouche voler dans le Centre Bell. Géant.

Est-ce dû au volume considérable de jeunes - moins de 40 ans - vus dans l'aréna, toujours est-il qu'on a entendu des ovations dignes de spectacles rock, provenant entre autres des sièges les plus éloignés de la scène, ce que John Lennon désignait dans les années 1960 comme étant les cheap seats.

Des tonnerres d'applaudissements après Mes emmerdes - quand il fait semblant de lire le télésouffleur -, Les plaisirs démodés et Comme ils disent, notamment. Cette dernière a toutefois souffert d'un problème de pied de micro. Aznavour a dû l'interpréter micro à la main, ce qui l'a empêché de faire son numéro théâtral de travesti auquel les admirateurs sont habitués.

Mais le pied de micro était de retour pour La bohème, heureusement, ce qui a permis à tout le monde d'admirer le numéro de mime de peintre qui, cette fois, s'est déroulé alors que des centaines de cellulaires se sont allumés. L'image avait quelque chose de grandiose.

La chanson la plus emblématique du répertoire d'Aznavour, vieille d'un demi-siècle, qui parle d'un temps révolu, interprétée dans un aréna où les plus jeunes membres de l'assistance saluent l'hymne immortel à leur façon. Aznavour, rock star en 2016? Pas de doute.

Quand le légendaire chanteur a lancé au parterre au terme de La bohème son traditionnel mouchoir blanc qui a été capté par une jeune spectatrice, je me disais qu'on pouvait en confectionner d'autres. Après tout, Aznavour a dit il n'y a pas longtemps qu'il voulait chanter jusqu'à 100 ans. On le croit sur parole.

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