Il suffit de poser le pied sur le tarmac d'Iqaluit pour être frappé par son multiculturalisme. Iqaluit, la petite communauté devenue la capitale et la plus grande communauté du Nunavut, ne cesse d'attirer du monde... de partout.

Un texte de Marie-Laure Josselin, à bord du CanadaC3

« C’est une ville vraiment multiculturelle », confirme la mairesse Madeleine Redfern. « Il y a des personnes d’autres communautés du Nunavut, nous avons 43 autres communautés d’Inuits d’autres régions, mais aussi du Nunatsiavut ou encore du Nunavik. Et puis il y a des personnes de partout au Canada et d’ailleurs dans le monde, c’est une communauté très diversifiée », poursuit-elle.

Dans les rues d’Iqaluit, les enfants font du vélo, les adultes se baladent. La ville est calme cet été. Une bonne partie de la population n’est pas là, certains avancent même la moitié d’absents. Il y a ceux qui ont pris la direction du sud le temps des vacances et ceux qui sont partis pêcher ou chasser. Habituellement, environ 8000 personnes vivent à Iqaluit.

« La ville a beaucoup changé dans les dernières 25-30 années. Quand mes parents ont déménagé ici, la ville comptait 2500 habitants. Désormais, on n’est plus une petite communauté, mais une ville », raconte l’aventurière Sarah McNair-Landry, 31 ans, qui a grandi à Iqaluit, là où elle se sentira toujours chez elle.

Et comme une image de sa ville, parmi les amis de Sarah dans un grand atelier où elle apprend à des jeunes à construire un qajaq (kayak) traditionnel, il y a un Allemand, un Canadien « du Sud » et plusieurs Inuits. Entre autres.

En prenant le statut de capitale, Iqaluit est devenue la terre de nombreuses opportunités offrant multiples emplois, essentiellement gouvernementaux et bien payés. Mais Sidakha Ali n’a pas attendu ce boom pour s’installer près du cercle polaire. En 1990, il a fait ses valises pour Iqaluit, au grand dam de sa famille, qui craignait que ce Pakistanais d’origine ne congèle sur place.

« Quand je suis arrivé, tout le monde se connaissait par le prénom. Si je prenais un taxi à l’aéroport, je n’avais pas besoin de donner mon adresse, le chauffeur connaissait ma maison », explique l’homme venu pour essayer une année en Arctique, mais qui finalement ne l’a jamais quitté. Et désormais, il a pris sa retraite dans cette ville qui a bien changé.

Sidakha Ali a fondé une famille à Iqaluit, où Sofia est née. Désormais, elle étudie à Calgary où personne ne la croit quand elle dit qu’elle vient d’Iqaluit. Elle compte revenir travailler dans le domaine de la santé mentale « pour cette communauté qui l’a élevée ».

Nunavut, notre terre

En Inuktitut, Nunavut veut dire « notre terre ». Et c’est ce que ressent Sidakha Ali. « J’adore vive avec les Inuits, ils sont si accueillants et nous font sentir chez nous », raconte-t-il.

À tel point que, lorsqu’il y a eu l’attentat à Sainte-Foy, « la population nous a démontré sa solidarité, c’était très réconfortant. Ici, les gens prennent soin des autres communautés ».

La mosquée, nouvellement construite et inaugurée en février 2016, est juste à côté d’une église. Jamais, dit-il, il n’aurait imaginé que la communauté musulmane passerait de un (lui) à une centaine de personnes. Il y a même un restaurant qui fait des chawarmas, s’empressent de mentionner plusieurs personnes d’Iqaluit.

À Iqaluit, il y a une mosquée et de nombreuses églises où les habitants se rendent en ce dimanche matin, dans un petit va-et-vient de taxis qui déposent les fidèles. Quand elle est arrivée en septembre 2007, Jovelyn Acbayan s’est tournée vers l’église pentecôtiste pour retrouver quelques personnes venant, comme elle, des Philipinnes. Jeune femme, elle avait décidé de venir au Canada et, intriguée par un coin du pays dont elle n’avait jamais entendu parler, le Nunavut, elle a posé ses valises. Pour voir. Pour l’aventure.

« Montréal, Ottawa, Calgary, Toronto… on m’en avait parlé. Mais le Nunavut, ça sonnait différent. J’ai posé des questions et on m’a répondu que, parfois l’hiver, ça descend à moins 60 degrés », raconte-t-elle.

La femme de 47 ans a fondé sa famille : trois enfants qui, l’espère-t-elle, vivront aussi ici. Avec son mari, un Canadien « du Sud », de Windsor, en Ontario, elle aime marcher dans la toundra, « apprécier la brise sur son visage », faire des sports dehors et identifier le plus de plantes possible. Le multiculturalisme d’Iqaluit lui plaît, c’est « comme une photo du monde dans une petite place », dit-elle en riant, avant de reprendre la route.

De 100 à 200 Philippins vivraient à Iqaluit, attirés, selon Jason, le mari de Jovelyn, par les messages sur Facebook des résidents : avec leurs photos d’aventure, leurs explications sur l’hospitalité des Inuits et les opportunités de travail. En 2011, selon Statistique Canada, les langues maternelles non officielles les plus courantes étaient l’inuktitut (largement en tête), le tagalog (Philippines), l’allemand, l’espagnol, l’arabe et l’hindi.

Mais si Iqaluit est un lieu qui attire, nombreux sont ceux qui ne restent pas. Ceux venus « faire de l’argent », comme Robert, le taximan originaire de Saint-Mathieu, près d’Amos.

« Il y a beaucoup de gens qui viennent et repartent, des gens en transition pour 2 ou 3 ans généralement » , explique la mairesse Madeleine Redfern. Le salaire individuel moyen y est de 60 688 $.

Des salaires élevés pour attirer la main-d'oeuvre

Mais, faute d’éducation suffisamment élevée, indique la mairesse, les Inuits ne peuvent pas pourvoir tous ces postes. Alors le Nunavut se retrouve avec le taux de postes vacants le plus élevé du pays (4,2 % en 2016). Et pour attirer la main-d’oeuvre, les entreprises offrent pour ces postes le salaire horaire le plus élevé du pays, soit 29,35 $. Mais de nombreux postes ont un taux horaire plus élevé. Par exemple, le salaire moyen d’un professeur de cégep est de 90 000 $, auxquels s’ajoutent des primes d’éloignement.

Le téléphone du taxi de Robert grésille. Un appel pour aller porter une dame. À Iqaluit, peu importe où tu vas, la course est de 7 $. Robert aime parler d’argent, de ce qu’il pourrait gagner s’il travaillait temps double ou s’il travaillait pour la prison. Pour l’instant, son objectif est de « ne pas trop en dépenser ».

Surtout quand il redescend en vacances dans le sud, « ça part trop vite! » Il aime cette vie calme, mais pas question pour lui de rester longtemps. Car finalement, précise-t-il, on ne gagne pas tant que ça, « l’épicerie est 40 % plus chère qu’au Québec » et puis il ne s’est pas fait d’amis. Pas le temps de rencontrer les gens et puis, poursuit-il en s’excusant, « les gens sont pas sympas ici, ils sont plates ».

Un avis que ne partage pas du tout Keith Rendall, venu de Winnipeg, car sa femme a eu une occasion d'emploi. Dans son bus scolaire jaune, le chauffeur se donne cinq ans, le temps de prendre sa retraite, et repartira.

Ce calme, c’est un bonheur retrouvé pour Robert Comeau, 22 ans. Alors qu’il revient de la chasse aux phoques, il descend de son bateau avec un canard qu’il tend fièrement. Son père travaillait pour la GRC, obligeant la famille à déménager régulièrement. Après ses études, il s’est réinstallé chez lui, là où il y a toute sa famille. Partager sa culture avec les nouveaux arrivés le rend heureux. Il se considère même chanceux de pouvoir le faire.

« La chasse est très importante pour moi. C’est un retour à mon enfance, à ce que faisaient mes aînés, un retour à ce que je suis comme jeune Inuk. C’est une partie de qui je suis, mais ce n’est pas le seul morceau », dit Robert Comeau, d’Iqaluit. Conscient que la ville change, il veut être un de ses modèles de changement.

Pour ces traditions, Conor Goddard et sa famille se sont installés à Iqaluit il y a quelques mois. Ce natif de Montréal se voit finir sa vie ici avec sa femme originaire de Kuujjuaq, où ils ont habité cinq ans. Vivre dans ce Grand Nord, là où il y a une connexion avec la famille, la terre, la culture, les traditions.

Après un tour en kayak dans les eaux froides, Conor va rejoindre ses chiens, des chiens inuits dont la génétique a été difficile à retrouver après les abattages répétés dans les années 50. Dans cette terre de grands espaces, Conor et sa famille profitent de chaque moment pour embrasser le plein air, quitte à ce qu’un tour en chien de traîneau soit le 5 à 7 d’après-travail. Conor apprend les traditions de sa femme et les apprend à son fils.

« C’est dur de vivre à Montréal. Ici, on est libre, connecté aux cultures. Les gens se partagent le résultat de la chasse ou de la pêche, par exemple », indique Conor Goddard.

Iqaluit est en perpétuel changement. Il y a de plus en plus de possibilités, que ce soit en éducation ou autres, plus d'emplois et plus d’accès à des services qu’ailleurs au Nunavut, sans compter les restaurants et les clubs de sports.

« Tu as encore ce côté où beaucoup de personnes vont chasser, pêcher à leur cabane. Et l’autre côté avec ses bars et son cinéma. C’est un peu une ville traditionnelle et moderne en même temps », résume Sarah McNair-Landry.

La petite Liza adore chanter, ipod sur les oreilles, pendant que la famille pêche. Sa grand-mère et sa mère se mettent alors à raconter comment la vie a changé à Iqaluit, comment les maisons de toutes les couleurs se sont mises à pousser. Comment aussi l’hôpital permet aux femmes du territoire de venir accoucher en toute sécurité. Elles arrivent un mois en avance. Et s’il y a complication, elles partent pour Ottawa.

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