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« Jamais je n'aurais pensé me faire tabasser de la sorte » - Yohann Offredo

Yohann Offredo de l'équipe professionnelle belge Wanty Groupe Gobert souffre souvent sur son vélo, épuisé par les quelque 35 000 kilomètres qu'il parcourt volontiers chaque année. Lundi, ce sont pourtant les multiples coups de bâton d'un automobiliste enragé qui ont freiné ses élans sur une route paisible près de Paris.

Le cycliste français est consterné.

Déjà ébranlé deux jours plus tôt par la mort tragique de Michele Scarponi, un ex-champion du Giro percuté durant un entraînement par un camionnette en Italie, Offredo a choisi de porter l'affaire devant les tribunaux.

« Je roulais avec deux collègues dans une région réputée pour son calme à 25 kilomètres de Paris et favorable aux cyclistes, a indiqué Offredo à Radio-Canada Sports. Une voiture est apparue derrière. Le conducteur semblait très pressé et très en colère de voir deux cyclistes rouler de front avec un autre coureur dans la roue. Il nous a doublés à quelques centimètres, puis a freiné brusquement pour nous mettre en danger. »

Habitué aux comportements inappropriés de certains automobilistes, Offredo n'a pas mâché ses mots à l'endroit du conducteur qui lui réservait cependant une surprise de taille au prochain arrêt avec la complicité de sa passagère.

« Tu ne te rends pas compte, espèce d'abruti, que tu nous mets en danger, se rappelle-t-il d'avoir dit en furie. Puis, quand je suis arrivé à la hauteur de son véhicule, il a sorti une lame de "cutter" (couteau à lame rétractable) et l'a brandi vers moi. Je ne l'ai pas laissé sortir, mais la femme à ses côtés a quitté la voiture. Elle a ouvert le coffre (de la valise) pour s'emparer de ce qui ressemblait à un manche de pelle ou à un bâton pour m'asséner des coups. »

Le conducteur a aussitôt profité de la mauvaise posture d'Offredo pour régler ses comptes avec lui.

Des accusations de violence en réunion et de menaces de mort ont été déposées contre ses agresseurs qui contestent la version du cycliste.

« Mes collègues se sont interposés pour les empêcher de repartir. Les gendarmes sont arrivés rapidement et l'homme a reconnu avoir tenu une arme blanche et un bâton et m'avoir tapé. Mais sa version est un peu différente. Il soutient que c'est nous qui l'avons agressé parce que nous n'avons pas aimé qu'il immobilise son véhicule devant nous à l'arrêt. C'est totalement à l'envers de qui s'est réellement passé. Évidemment, moi, le cycliste sans problème avec la justice, je me lève le matin et je me dis que je vais aller m'embrouiller avec des automobilistes... »

Un combat sans fin

Aux yeux d'Offredo, cette histoire est loin d'être un fait divers. Elle met en lumière un sérieux problème de cohabitation entre les cyclistes et les automobilistes qui perdure et qui ne semble pas sur le point d'être réglé. Le décès de Michele Scarponi l'a profondément secoué.

« Il n'était pas un ami, mais une connaissance. Je le considère cependant comme un membre de la famille. J'ai l'impression que les droits des cyclistes sont bafoués. Ce n'est pas normal qu'un père de famille, qui va faire son métier, ne dispose pas des conditions nécessaires pour le pratiquer normalement. Je me rends compte que peu de sportifs de haut niveau comme moi ont perdu jusqu'à une quinzaine de proches, victimes d'accidents de la route. Notre lieu d'entraînement n'est pas un terrain de foot ou une patinoire de hockey. Nous, c'est la route. On doit être capable de cohabiter avec les automobilistes. »

L'accident qui a coûté la vie au cycliste italien de 37 ans pourrait avoir été le résultat d'une manoeuvre douteuse du conducteur qui n'a daigné laisser le passage à Scarponi au bas d'une côte. Le coureur de l'équipe Astana a foncé tout droit dans la camionnette sans pouvoir se protéger et il est mort sur le coup. Scarponi tenait à ce moment le guidon d'un vélo Argon 18, partenaire québécois de l'équipe kazakhe.

« Il roulait environ 60 kilomètres à l'heure et le conducteur qui roulait en sens inverse a choisi de tourner à gauche, précise Gervais Rioux, cofondateur d'Argon 18 qui ressent bien sûr un grand désarroi chez Astana. Un membre de la direction a été admis à l'hôpital aujourd'hui. J'ai croisé Scarponi à trois occasions depuis le mois de décembre. Il était un équipier de luxe, un rassembleur. Honnêtement, je ne sais pas comment on va se relever de ça. Il est mort à deux kilomètres de chez lui à la fin de son entraînement. Il n'a eu aucune chance. »

Hugo Houle se fie au destin

Le cycliste Hugo Houle est un autre Québécois ayant ressenti l'onde de choc provoqué par la mort de Scarpo. Membre de l'équipe AG2R La Mondiale présente au départ du Tour de Romandie, mardi, en Belgique, Houle s'inspire dans ses moments difficiles d'un épisode douloureux de sa vie.

Yohann Offredo, lui, avoue qu'il est resté marqué par sa dernière rencontre sur la route. Ce père de famille a même écrit sur sa page Facebook qu'il n'avait pas envie que ses enfants pratiquent ce beau sport qu'il juge trop dangereux.

« J'ai écrit ce message sous le coup de l'émotion, mais je demeure partagé. Je pratique un sport magnifique et mon objectif n'est pas de faire ma pleureuse et me plaindre. Mais je ne me vois pas laisser mes enfants sur la route sans que les automobilistes et les cyclistes ne fassent une réelle prise de conscience. Sur un vélo, nous sommes vulnérables, on n'a pas de carrosserie. Nous n'avons qu'un casque. Un impact peut provoquer la mort. La route, ça se partage. »

Selon lui, une bonne partie de la solution est aux Pays-Bas.

« Là-bas, il existe des pistes cyclables détachées de la route. Tant que les gouvernements ne prendront pas d'action en ce sens, il y aura toujours des accidents. Aux Pays-Bas, le cycliste a un respect total. »

Hugo Houle partage l'avis du cycliste français.

« Les Pays-Bas sont l'un des pays les plus développés dans le domaine du cyclisme. La piste est à l'extérieur de la chaussée réservée aux véhicules, souvent séparée par des arbres et nous pouvons y rouler deux par deux. Mais cette initiative a un coût. C'est au gouvernement et aux citoyens de faire un choix de société. Ce n'est pas rêver en couleurs de croire à ce genre de projet. Trois-Rivières a une très belle piste qui permet de traverser la ville au complet sans se soucier des feux de circulation... »

Rester dans sa bulle

L'agression dont a été victime Yohann Offredo démontre aussi que le cycliste sort rarement gagnant des confrontations avec les fous du volant.

« Ça m'arrive de façon régulière de voir des automobilistes s'énerver, insiste Houle. De me faire klaxonner ou de me faire insulter. Je me souviens qu'un conducteur était descendu de sa voiture et qu'il était prêt à se battre parce que nous bloquions la route. Nous étions chanceux d'être huit à l'attendre... »

« Je pense qu'il est préférable d'éviter l'affrontement. Lorsque tu mets du gaz sur le feu, tu ne sais pas à quel point tout peut s'enflammer. Ça m'arrive d'attendre le prochain feu rouge et de discuter avec la personne au volant pour lui faire comprendre que j'ai le droit d'être sur la route. Par contre, on ne la connait pas avant de lui parler. J'ai entendu des histoires aux États-Unis où les cyclistes ont vu le chauffeur sortir une arme à feu. »

« Il faut laisser notre ego de côté, dit sagement Gervais Rioux qui, à 56 ans, estime avoir parcouru plus de 350 000 kilomètres à vélo.

« Je conseille à mes enfants d'avoir des yeux tout le tour de la tête. Il faut rouler droit. Je pense que ça m'a sauvé quelquefois. Si la peur nous empêche de faire du vélo, on ne fera plus grand-chose. »

Yohann Offredo tient à ce que sa frousse serve à faire réagir les deux clans.

« Je ne veux pas susciter de réaction de violence entre conducteurs et cyclistes, mais une prise de conscience. Je ne suis pas habité par la colère, mais par la tristesse. Aujourd'hui, je n'ai pas envie de remonter sur mon vélo parce que je suis stressé. Mais je vais y retourner. J'ai peur de ce qui peut arriver, ce n'est pas normal. Je me dis lorsque je pars le matin que je ne suis pas certain de rentrer le soir. Ç'est une appréhension que j'avais déjà et que je ne devrais pas avoir. »

Hugo Houle sera le premier à encourager à Offredo à oublier cette mésaventure.

À la demande de sa veuve, Michele Scarponi portait son maillot de cycliste dans son cercueil à ses funérailles mardi.

Le prochain Giro s'annonce une course forte en émotions pour l'équipe Astana en l'absence de son meneur.

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