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« Je ne pouvais plus être le leader » - Jean-Luc Brassard

Fatigué et à bout de ressources, Jean-Luc Brassard sentait qu'il n'avait plus la légitimité pour conduire la délégation canadienne aux Jeux de Rio après avoir fait pression sur le Comité olympique canadien (COC) sur sa gestion de l'affaire Marcel Aubut. C'est la raison pour laquelle il a démissionné de son poste de chef de mission, a-t-il expliqué mercredi en entrevue à Gravel le matin.

« Je suis libéré et j'ai l'impression de libérer les athlètes de ma présence, qui aurait pu être un fardeau pour eux, a-t-il confié à Alain Gravel. C'est la dernière chose que je voulais. C'était la meilleure décision pour moi et l'équipe en général. »

Jean-Luc Brassard estime avoir perdu de sa légitimité comme chef de mission après avoir exprimé ses réserves sur la façon dont le COC donnait suite à l'affaire Marcel Aubut, son ancien président visé par des allégations de harcèlement. Il avait notamment invité l'organisation à une plus grande transparence dans ce dossier.

« C'est comme si vous étiez en procédure de divorce et que votre meilleur ami, au lieu d'exprimer de la compassion, vous bombarde de questions, a-t-il dit de façon imagée. J'ai dérangé. Des gens m'ont dit d'arrêter parce que ça allait mieux, parce qu'on avait repris le contrôle. »

« J'ai poussé mon rôle »

Jean-Luc Brassard est conscient de s'être aventuré sur un terrain miné en formulant des critiques à l'endroit du COC. Mais il est clair sur ce point : on ne l'a pas forcé à démissionner.

« J'ai poussé mon rôle, le chef de mission n'a pas nécessairement le mandat de faire ça, dit-il. J'ai poussé ma chance, mais on ne m'a jamais mis au pas. Ma démission, c'était ma décision. On ne m'y a pas poussé. »

Il sentait le devoir de secouer le COC et ne regrette pas les discussions « très directes et dures », qu'il a eues avec ses dirigeants. Mais le moment était venu de quitter la délégation canadienne, estime-t-il, pour éviter une explosion.

« On dit aux athlètes et aux fédérations de régler tous leurs problèmes avant des Jeux olympiques, parce que tout ce qui n'est pas réglé finit par exploser, explique Jean-Luc Brassard. Il y a de nombreux cas de ça. Pour ne pas que ça explose et que ce soit à cause de moi, je devais faire un pas en arrière. »

Les « lumières rouges »

Jean-Luc Brassard a informé le COC de sa décision la semaine dernière, mais son départ n'a été annoncé que lundi, pour ne pas qu'il devienne une distraction pendant les essais canadiens olympiques de natation.

Le médaillé d'or en bosses aux Jeux de Lillehammer, en 1994, reconnaît avoir vécu des moments difficiles dans les derniers jours. « C'est dur de laisser quelque chose comme ça, dit-il. L'olympisme m'a passionné toute ma vie, c'est une ligne directrice. »

Mais il ne regrette pas d'avoir fait pression sur le COC et pense avoir soulevé des questions légitimes, auxquelles il n'a pas eu toutes les réponses qu'il souhaitait, notamment sur l'inaction du conseil d'administration face à des « lumières rouges » sur les agissements de Marcel Aubut.

Le Québécois regrette que le COC n'ait pas répondu à la lettre qu'il lui a envoyée en janvier, dans laquelle il demandait pourquoi ces « lumières rouges » sont restées allumées si longtemps. Sa démission pourrait aider à obtenir des réponses, espère-t-il.

« L'ironie dans tout ça, c'est qu'il y a un vent de changement au COC », ajoute Jean-Luc Brassard, qui salue les efforts de la présidente Tricia Smith, une femme « qui n'a plus de vie depuis six mois pour faire le ménage et refaire une structure pour protéger les employés ».

Un conflit de personnalités

Jean-Luc Brassard dit aussi avoir vécu un conflit de personnalités avec un haut dirigeant du COC, qu'il ne nomme pas, une situation tendue qui l'a aussi poussé vers la sortie.

« On a tenté un rapprochement, mais je me suis rendu compte qu'on n'avait pas la même vision des choses, explique-t-il. Cette personne fait partie des opérations quotidiennes. Je voulais que le navire continue d'avancer et c'était à moi de me retirer. »

La gestion de l'affaire Aubut était au cœur de ce conflit. Ce dirigeant n'a pas été témoin personnellement des agissements de Marcel Aubut, mais savait quelque chose, pense Jean-Luc Brassard.

« Ça m'a ouvert les yeux sur la condition féminine »

« Cette expérience m'a tellement ouvert les yeux sur la condition féminine », explique Jean-Luc Brassard en repensant à l'affaire Marcel Aubut, à ces femmes qui ont senti qu'elles manquaient de protection pour dénoncer des abus dont elles ont été victimes ou témoins au COC et à celles qui ont dénoncé en risquant gros.

« On vit dans une société où une femme qui porte plainte signifie plus ou moins la fin de sa carrière, déplore-t-il. Peu importe où elle va se retrouver après, on va fouiller et dire : "C'est toi la fautrice de troubles qui a porté plainte." »

Jean-Luc Brassard se réjouit aussi que davantage de femmes, comme Tricia Smith, occupent des postes décisionnels au sein du COC depuis l'affaire Aubut. « Ça doit servir d'exemple », croit-il.

Retour sur l'affaire Marcel Aubut

Visé par des allégations de harcèlement, Marcel Aubut a démissionné de la présidence du COC début octobre.

Le COC a reconnu avoir laissé tomber ses employés à la mi-janvier, en rendant public son rapport sur les agissements de son ancien président. L'organisation a promis du même souffle d'appliquer l'ensemble des recommandations formulées dans ce rapport, notamment en matière de gouvernance et de ressources humaines.

Deux dirigeants et un gestionnaire du COC ont été congédiés quelques jours plus tard.

Jean-Luc Brassard regrette que des employés qui ont fermé les yeux sur les agissements de Marcel Aubut soient encore en poste. Il avait exprimé son malaise de conduire à Rio la délégation canadienne dans la foulée de cette affaire.

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