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Judy Waldon au Horse Palace : une cochère dans son royaume

Judy Waldon a passé une dure semaine. En quelque 24 heures, elle a perdu son travail, puis l'a retrouvé. « Si vous vous présentez au Horse Palace, peut-être acceptera-t-elle de vous parler », m'avait-on dit de cette cochère et propriétaire de calèche depuis plus de 30 ans à Montréal.

Un texte d'Anne Marie Lecomte

De fait, elle m'accueille d'un air méfiant, traversant comme à regret l'enclos où sa jument médite à l'ombre d'arbres centenaires. Pour cette femme solidement campée, aux yeux bleu ciel et aux cheveux gris-blanc, je suis une énième journaliste venue lui parler du maire Coderre, dont le moratoire, instauré mardi, a bien failli mettre fin pour un an au cortège de calèches dans le Vieux-Montréal.

Mais, dès mercredi, Judy Waldon et ses confrères ont obtenu, en Cour supérieure, l'injonction provisoire qui a annulé le moratoire de la Ville de Montréal. Et Denis Coderre a fait volte-face, levant non seulement l'interdiction des calèches, mais renonçant aussi à toute contestation judiciaire.

N'empêche, Judy Waldon est fâchée et fatiguée. S'il y a entrevue, ce sera là, moi sur le trottoir et elle derrière la barrière de bois, avec son cheval qui se roule maintenant avec vigueur sur le sol poussiéreux. Je m'imagine qu'il n'en peut plus sous ce soleil de plomb. Il semble que j'aie tout faux : « Elle est bien ici », dit Judy Waldon, attendrie.

Un travail d'équipe

« Un cheval va travailler en équipe avec toi si tu es gentil avec lui, m'apprend la cochère. Il sera ton grand ami. » Pas comme un chien qui veut plaire à tout prix, mais comme l'animal qu'il est, élégant et fort.

Et fier, ai-je envie d'ajouter, une qualité qu'a aussi Judy Waldon, incontestablement. Cette femme, cette semaine, a été heurtée dans sa fierté. Quand elle parle du moratoire, son regard est éloquent : la cochère n'a pas compris où le maire s'en allait avec ses gros sabots. « J'ai toujours suivi les règlements, proteste-t-elle, jamais eu une contravention de ma vie! »

Selon elle, l'administration montréalaise a tout intérêt à travailler en concertation avec les cochers parce que les calèches font partie de Montréal. « La serveuse du resto, le chauffeur de taxi et nous », décline-t-elle à sa manière abrupte pour expliquer que les touristes, « dont certains ne parlent ni anglais ni français », n'ont souvent pas d'autres contacts que ceux-là avec les Montréalais.

Elle parle avec un accent teinté d'anglais, hérité de son Manitoba natal. Où il y avait des chevaux... Arrivée en 1981 au Québec, Judy Waldon a appris le français et s'est presque aussitôt lancée dans le métier de caléchier. À l'époque, il y en avait 80 qui sillonnaient les rues; il n'en reste que 24. Et au Square Dominion, en plein centre-ville, il n'y en a plus.

Princesse et Kate dans leur palace

Pour une demi-heure dans la calèche de Judy Waldon, c'est 53 $. Une heure? 85 $. « C'est la Ville qui contrôle les tarifs », précise-t-elle. Son champ d'action se limite désormais au Vieux-Montréal. Elle aime d'amour la rue Saint-Jacques - le Wall Street du Canada au 19e siècle - « avec ses super beaux édifices » que les Montréalais d'aujourd'hui remarquent à peine, se désole-t-elle.

Rarement s'aventure-t-elle sur le mont Royal, une expédition de trois heures. Comme je manifeste le désir d'aller faire un tour près de la basilique Notre-Dame, elle fait non de la tête. À 30 degrés Celsius, ses juments Princesse et Kate restent à l'écurie.

Ce sont les seules locataires du Horse Palace de Griffintown. Avec ses 154 ans d'existence rue Ottawa, ce serait la plus vieille écurie urbaine en Amérique du Nord. Griffintown et boom immobilier étant désormais synonymes, les immeubles résidentiels enserrent l'écurie comme un étau.

En 2008, tout le secteur du Horse Palace était dans la ligne de mire du promoteur immobilier Devimco, qui voulait y ériger condos de luxe et mégacentre commercial. Ce projet n'a pas vu le jour. Mais la menace qu'il a fait planer a mené à la création d'une fondation, destinée non seulement à préserver le site, mais aussi à reconstruire l'écurie. Juliette Patterson, membre depuis les débuts de la Fondation du Horse Palace, se réjouit que le plan ait l'appui de la mairie d'arrondissement. « Le règlement municipal ne permet pas de construire d'écurie ailleurs qu'au Horse Palace, où il y a droit acquis », dit-elle.

« Mes amis les cochers et mes chevaux »

Mercredi dernier, alors que le moratoire était encore en vigueur, Judy Waldon est arrivée en larmes au Horse Palace. La cochère était bouleversée à l'idée de devoir remiser sa calèche (qu'elle venait de faire rembourrer) et de renoncer à sa famille, « mes amis les cochers et mes chevaux ». 

La tournure des événements lui permet de garder son gagne-pain et de continuer à espérer mieux pour le Horse Palace. Les plans préliminaires pour reconstruire l'écurie centenaire sont prêts. Si le projet voit le jour, on y accueillera des visiteurs. En effet, la vocation de l'écurie, et celle de la cochère par extension, dépassent l'enjeu des calèches. C'est toute la place du cheval dans l'histoire de Montréal qui est en jeu, une histoire dont le Horse Palace est en grande partie dépositaire.

Judy Waldon rêve de faire œuvre d'éducation, car les chevaux ont beaucoup de bons effets sur les humains. Elle se souvient de cette enfant trisomique murée dans sa peur jusqu'à ce qu'elle lui offre de brosser le cheval : « Elle ne voulait plus repartir! » Ou encore de cette voisine dont le balcon donne sur le Horse Palace et qui était persuadée, quand elle a emménagé, qu'il s'agissait d'un dépotoir... Voyant chaque matin Judy Waldon laver son cheval, la dame a fini par être séduite au point d'offrir à la palefrenière « un bibelot de son pays qui représente un cheval et une calèche ».

Des conditions à améliorer

Certes, tout ne va pas pour le mieux dans le monde des caléchiers et pour y mettre de l'ordre il faudra un remède... de cheval. Des fois, reconnaît Judy Waldon, la chicane prend et « l'un de nous va dire à l'autre : '' J'aime pas trop comment tu traites ton cheval. '' »... Quand je lui demande de me suggérer les noms de quelques-uns de ses confrères, elle hésite. Des bêtes qui ont chaud, qui ont soif ou qui ont les flancs blessés par des ménoires mal ajustées, elle a dû en voir.

La saga entourant l'imposition, puis le retrait du moratoire vis-à-vis des caléchiers a créé de l'incertitude dans le milieu, affirme Juliette Patterson. Mais s'il y a un avenir pour les chevaux de calèche à Montréal, dit-elle, ce sera « avec des standards, un niveau uniforme et des règles qui sont suivies ».

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