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Kendrick Lamar dépeint l'Amérique d'aujourd'hui en concert à Montréal

CRITIQUE – « Ken-drick! Ken-drick! Ken-drick! Ken-drick! » Telle une vague qui ne cesse de se reformer, la clameur ne voulait pas se taire, jeudi, plusieurs minutes après la fin du spectacle de Kendrick Lamar au Centre Bell.

Les spectateurs, qui flottaient encore sur un nuage, se dirigeaient vers les sorties de l’aréna du Canadien en scandant avec force le cri de ralliement de la soirée. Combien de fois les 11 800 personnes ont-ils hurlé le nom de l’Américain durant ce concert de 90 minutes? Honnêtement, j’ai perdu le compte en cours de route.

Nous savions tous que le retour au Québec du rappeur originaire de Compton, à Los Angeles, allait être couronné de succès, quelques mois après la parution de son disque Damn., qui a été unanimement salué par la critique et le public. Mais à ce point?

L’ovation… En fait, celle qui a suivi l’interprétation de Bitch, Don’t Kill My Vibe – chantée à l’unisson par les spectateurs – était telle que Lamar a lancé : « Nous sommes peut-être dans le p… d’immeuble le plus bruyant du monde en ce moment ». Ce qui, bien sûr, a fait grimper d’un cran de plus les hurlements stridents.

Triomphe sans appel

Kendrick Lamar avait déjà impressionné le public montréalais lors de ses passages au festival Osheaga en 2013 et en 2015, mais la maturité acquise ces dernières années et un répertoire plus large lui confèrent désormais un aplomb remarquable.

Il faut d’ailleurs avoir une confiance inébranlable en ses moyens pour se présenter seul sur scène toute la soirée. Hormis les intermèdes cinématographiques de l’alter ego de Lamar, Kung Fu Kenny, qui rappellent le Wu-Tang-Clan, les films de Bruce Lee et le diptyque Kill Bill, le chanteur a retenu l’attention avec aisance.

Son approche scénique contraste avec celle de Kanye West, vue l’an dernier au Centre Bell. Si West survolait la foule sur une plateforme, son jeune contemporain propose une rencontre à hauteur d’hommes. Et de femmes, bien sûr...

Certes, il y a eu un flot d’images pertinentes sur écran géant, deux courts numéros de danse avec ninjas, un peu de pyrotechnie, quelques jets de lance-flammes et un petit numéro de harnais (durant Pride), quand Lamar a chanté à l’horizontale. Mais pour l’essentiel, l’Américain qui a eu 30 ans en juin s’est dit que ses chansons allaient tenir la route sans trop d’artifices et que la foule allait faire le reste. Il a bien vu.

La tournée Damn.

Puisant majoritairement parmi les chansons de Damn. (12 sur 14 interprétées en totalité ou partiellement entendues sur bandes audio), le MC est concis dans l’approche et efficace dans l’interprétation. Dans les faits, son phrasé est limpide, ses rimes sonnent bien et son flow est irrésistible.

Ouverture béton sur DNA et enchaînement percutant avec Element, qui devient pratiquement une chanson à répondre entre l’artiste et ses admirateurs qui connaissent par cœur les paroles. De cette chanson et de toutes les autres, par ailleurs.

Sur scène, Lamar glisse, bouge et chante avec fougue, tandis que tout ce qui est humain dans le Centre Bell saute sa vie. Encore plus vrai lors de Collard Greens, Backseat Freestyle et Loyalty, cette dernière interprétée à l’origine par Lamar en duo avec Rihanna.

Le rappeur n’a guère interprété de chansons du disque To Pimp a Butterfly (2015) qui lui a valu le qualificatif de petit génie, mais certaines d’entre elles ont hissé le spectacle à la puissance 10 sur l’échelle de Richter, notamment Alright et Wesley’s Theory. Frénésie totale au parterre et dans les gradins! Le Centre Bell a tremblé.

Les agents de sécurité n’arrivaient plus à retenir les spectateurs au parterre qui envahissaient les allées et qui lâchaient leur fou comme s’ils allaient mourir demain.

La luxure (Lust, interprétée dans une cage au milieu de la patinoire), le fric (Money Tree, interprétée au sommet de ladite cage), les calamités urbaines (m.A.A.d city), l’amour (Love, splendide), l’humilité (Humble, chantée par 11 800 voix, frissons garantis…) et, cela va de soi, dieu (God, au rappel) : tout ce qui fait l’Amérique est compris dans les chansons de Kendrick Lamar.

L’Amérique sous tous ses angles

En fait, dans le monde du hip-hop, on a l’impression que Lamar est actuellement un résumé de l’Amérique. De ce qui s’y vit et de ce qui s’y passe. De ce que l’on doit célébrer et de ce que l’on doit décrier. Le tout, décliné avec une prose bien supérieure à la moyenne de ses contemporains.

Et c’est ce qui lui a permis de rejoindre un public bien plus large que celui féru de hip-hop. Devant moi, il y avait trois adolescentes d’à peine 15 ans qui dansaient leur jeunesse avec le grand frère de l’une d’elles. Un peu à gauche, deux jeunes femmes à peine adultes fumaient un gros joint en le passant à des types derrières elles qui auraient pu être leurs pères respectifs. Un peu plus loin, quatre jeunes adolescents (un blanc, un noir, un latino, un asiatique) faisaient la fête ensemble.

Rarement ai-je vu autant de races représentées et de différences d’âge aussi marquées lors d’un spectacle au Centre Bell. L’œuvre de Kendrick Lamar touche vraisemblablement une corde sensible auprès de bien des gens.

« Je serai de retour! » a lancé l’Américain, avec autorité, avant de quitter la scène. C’est tout ce que les spectateurs voulaient entendre avant de reprendre leurs chants en direction de la sortie.

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