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L'A-19 à Laval en piètre état 4 mois après y avoir mis des millions

EXCLUSIF - L'asphaltage de l'autoroute 19 a été totalement refait, fin 2017, entre le boulevard Henri-Bourassa, à Montréal, et l'autoroute 440, à Laval – un tronçon de 3 kilomètres, qui a coûté 3,3 millions de dollars à restaurer. Mais moins de quatre mois après les travaux, la chaussée montre déjà des signes de détérioration. L'entrepreneur, dont les déboires ont déjà fait les manchettes par le passé, sera pénalisé. Mais le ministère des Transports du Québec (MTQ) pourrait aussi être l'artisan de son propre malheur. Explications.

Un texte de Marc Gosselin et de Jérôme Labbé

Les travaux d'asphaltage ont été menés du 14 août au 31 octobre 2017 par Roxboro Excavation.

C'est cette entreprise, dont le siège social se trouve à Dorval, qui a remporté l'appel d'offres du MTQ, le 17 mai dernier, en déposant une soumission de 3,29 millions de dollars.

Son mandat : enlever 50 millimètres d’asphalte et remplacer le tout par 50 millimètres d'une nouvelle couche d'asphalte standard.

Comme tous les chantiers, celui qui s'est amorcé le 14 août a provoqué bien des maux de tête aux automobilistes, avec son lot de fermetures et de détours, qui se sont étalés sur un mois et demi.

Mais voilà : des inspections menées par le Ministère dès la fin des travaux, le 31 octobre et le 7 novembre, ont permis de déceler certaines « déficiences » par rapport au « confort de roulement ».

Le problème ne semble pas s'être pas résorbé depuis, comme le montre cette vidéo tournée le 14 février dernier dans la voie de gauche de l'A-19 S :

Mark Byles habite à Rosemère et emprunte l'autoroute 19 du lundi au vendredi afin de se rendre au travail à Montréal. Il a constaté depuis plusieurs semaines que quelque chose clochait dans la qualité de la chaussée, et ce, dans les deux directions.

« Les rainures dans la chaussée sur la voie qui va en direction sud dans le secteur du boulevard de la Concorde doivent être aux 20 pieds, estime M. Byles. Comme je pars tôt, entre 6 h et 7 h, je réussis quand même à rouler rapidement. Mais quand tu roules à 100 km/h dans la voie de gauche, ça cogne. Tout vibre dans le char! Il y a des autos qui doivent se faire maganer. Les conducteurs le voient : quand ils roulent dans la voie de gauche et que ça se met à cogner, ils reprennent leur place dans la voie du centre. C'est impraticable. »

M. Byles, qui a une formation de technicien en génie civil, craint que l'état de la chaussée ne soit carrément dangereux. « S'il y a de la neige et de la glace et que tu essaies de freiner là-dessus, ça va être comme sur des billes : ça va continuer tout droit, prédit-il. En plus, il y a une courbe dans le secteur du viaduc de la Concorde, ça tourne et ça descend. »

Le pont Papineau-Leblanc n'est pas mieux, à son avis. « Il a des manquements de galettes d'asphalte sur le pont, ça fait comme des creux », explique l'automobiliste.

Julie Jeanson, une résidente de Terrebonne, travaille également à Montréal, sur Le Plateau-Mont-Royal. Elle emprunte quotidiennement l'autoroute 19, mais essaie d'éviter de prendre la voie de gauche en direction sud. « Juste un peu de pluie ou de neige et ça devient dangereux. La route est très bossée », constate-t-elle.

Le MTQ affirme de son côté n'avoir « reçu aucune plainte de citoyens relativement au confort de roulement dans ce secteur ».

Il confirme toutefois que « plusieurs déficiences ont été relevées », notamment sur « la voie de droite de l’autoroute 19 en direction nord dans le secteur du boulevard de la Concorde », et que « des travaux correctifs seront effectués par l’entrepreneur au printemps, après la période de dégel ».

Puisque « certains critères de conformité n’ont pas été atteints », des pénalités de 29 500 $ ont été imposées à Roxboro Excavation, poursuit le Ministère. Une retenue temporaire de 50 000 $ a été appliquée en attendant la réalisation de ces correctifs, ce qui correspond à environ 1,5 % du contrat total.

Le MTQ évalue le montant total des travaux, « incluant les avenants », à environ 3,27 millions de dollars, soit 20 000 $ de moins que la soumission de Roxboro Excavation.

Ce n'est pas la première fois que Roxboro Excavation fait parler d'elle pour les mauvaises raisons.

En 2000, devant le Bureau de la concurrence du Canada, elle a plaidé coupable, avec cinq autres entreprises, à une accusation d'avoir participé à un complot en vue du partage de marché visant des appels d'offres de déneigement du MTQ pour la région de Montréal. Ce plaidoyer n'a cependant pas empêché le Ministère d'accorder de lucratifs contrats à l'entreprise dans les années qui ont suivi.

Puis, en mars 2017, Roxboro Excavation a été blâmée par l'ex-ministre des Transports Laurent Lessard après que 300 automobilistes sont restés immobilisés pendant 12 heures sur l'autoroute 13, à Montréal. Chargée du déneigement, l'entreprise de Dorval n'avait pas respecté toutes les exigences de son contrat, soutenait le ministre, qui avait demandé au MTQ « que toutes les mesures soient prises pour mettre fin à son contrat ». Un mois plus tard, Roxboro Excavation était toujours sous contrat avec le Ministère. L'entreprise, écorchée pour les mêmes raisons dans le rapport Gagné, au mois de mai, a finalement écopé d'une amende de 3000 $.

Jointe par courriel, l'entreprise a confirmé à Radio-Canada qu'elle avait effectivement réalisé des travaux sur l'A-19 N cet automne. « Nous avons aussi travaillé sur l'A-19 S quoique, dans ce cas, le MTQ a lui-même effectué une partie des travaux », a-t-elle tenu à préciser. Roxboro Excavation n'a toutefois pas accepté notre demande d'entrevue, alléguant que ses obligations contractuelles l'en empêchaient. « Tel que vous le constaterez dans le devis [de l'appel d'offres], seuls le ministre ou ses représentants peuvent parler publiquement du travail effectué », nous a-t-on expliqué.

Qui blâmer?

Doctorant et chercheur en génie civil à l'Université Concordia, Soliman Abu Samra a décelé plusieurs défauts dans la chaussée de l'autoroute 19 en visionnant nos images : des joints d’expansion mal entretenus, par exemple, ou des ornières causées par un « trafic extrême infligé à l'autoroute ».

Il a aussi remarqué des fentes en « peau de crocodile » (crocodile cracking), un signe d'usure de l'asphalte caractérisé par une interconnexion de fissures, qui finissent pas évoquer les écailles d'un reptile. « C'est le résultat d'un défaut de fondation, d'un mauvais drainage ou des surcharges répétées, analyse-t-il. Il est important de restaurer le tout aussi rapidement que possible, puisque les fissures qui se détériorent coûtent plus cher à réparer et peuvent mener à la formation de nids-de-poule. »

Le chercheur note également et surtout une série de sillons perpendiculaires à la route, qui provoquent l'effet d'« ondulation » (corrugation) ressenti par les automobilistes. « Ce n'est pas sécuritaire et ça peut entraîner des accidents dangereux, puisque le conducteur peut perdre le contrôle de son véhicule et ne pas être capable de freiner au moment voulu », explique-t-il.

« Ces ondulations transversales, c’est un problème de fondation, pas un problème d’asphalte », estime pour sa part l'ingénieur en structure Hussein Farhat, président de l'entreprise Havre experts-conseils et chargé de cours à l'Université de Montréal. Or, « s’il y a un problème de fondation qui n’a pas été considéré, c’est la faute du donneur d’ouvrage », tranche-t-il.

M. Farhat précise cependant qu'« il est difficile, à ce stade, de dire si c'est la faute de l'entrepreneur ou du donneur d'ouvrage ».

L'ingénieur soupçonne que la fondation de l'autoroute, faite de sable et de gravier, a peut-être été « contaminée » par des particules fines, comme de l'argile, par exemple. Le cas échéant, appliquer un nouveau revêtement d'asphalte, « ça ne règle pas le problème », répète-t-il.

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