Les États-Unis enclenchent la renégociation de l'Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) au premier jour où ils peuvent légalement le faire. Un empressement qui montre l'urgence de s'attaquer à une entente jugée si mauvaise pour les travailleurs américains. Ou n'est-ce que de la poudre aux yeux?

Un texte de Yanik Dumont Baron, correspondant à Washington

L’ALENA a été utilisé comme un épouvantail dans la récente campagne électorale. Candidat, Donald Trump avait dénigré l’entente commerciale vieille d’un quart de siècle. Comme si elle n’avait apporté aucun bénéfice à ses concitoyens américains.

La « pire entente jamais négociée », avait-il lancé en campagne. La « plus désastreuse dans l’histoire du monde ». Une entente commerciale « à sens unique » qui a causé un carnage. Tant de gens ont souffert à cause de l’ALENA. Rien de moins « qu’un désastre pour le pays ».

Une critique qui allait de pair avec son image de « dealmaker », celui qui peut conclure les ententes les plus complexes. Une critique d’autant plus utile qu’il pouvait écorcher au passage son adversaire démocrate (président, le mari d’Hillary Clinton avait signé la loi promulguant l’ALENA).

Cette attaque contre l’accord demeure très populaire chez une partie des Américains. Eux qui, généralement, voient l’entente commerciale sous une lumière bien plus négative que les Canadiens ou les Mexicains.

Au-delà de la critique, la réalité nord-américaine

Mais la critique ne correspond pas à la réalité. Candidat, Donald Trump a ignoré les nombreux avantages de l’accord, comme des biens de consommation moins chers pour les Américains, ou la création de marchés plus importants pour les biens et services américains.

Le candidat Trump offrait une explication simple : c’est à cause de l’ALENA que des millions d’emplois ont disparu dans le secteur manufacturier. C’est en partie vrai. Mais les experts ont tendance à montrer davantage du doigt les progrès en automatisation, notamment.

L’équipe de négociateurs du président Trump, elle, semble bien consciente de la place de l’ALENA dans l’économie américaine. Même si leurs objectifs de négociation font bien sûr référence à ces « millions d’Américains » qui ne peuvent plus travailler dans le secteur manufacturier.

Leur document de 18 pages fait souvent référence à une entente « plus juste » pour les trois partenaires économiques. Il est aussi question de rehausser la quantité de biens « fabriqués aux États-Unis et en Amérique du Nord ».

Protectionnisme, oui. Mais protectionnisme nord-américain. Ce document ne ressemble pas à une attaque contre le Mexique et le Canada.

Entre les intérêts mutuels et les exigences du dealmaker

« On cherche des bénéfices pour les trois pays », a expliqué à Washington un responsable du USTR, le bureau américain chargé des négociations. « Il n’y a pas de groupe de pays mieux préparé pour respecter des échéanciers serrés ».

Des mots plus conciliants que les déclarations incendiaires de Donald Trump. Un langage qui reflète les impératifs de la diplomatie, bien sûr. Mais aussi un reflet des liens économiques souvent serrés qui ont été tissés en 23 ans d’ALENA.

Les négociateurs canadiens et mexicains sont arrivés à Washington avec une posture défensive. Des envoyés chargés d’éviter le pire. De ne pas céder trop de terrain au géant américain.

Ils ont peut-être raison d’être méfiants malgré tout. Donald Trump espère obtenir plus d’emplois avec cette renégociation. Ce qui veut peut-être dire ouvrir davantage les marchés canadiens et mexicains aux entreprises américaines.

Surtout qu’un tweet distrayant lancé un peu comme une grenade par le président Trump pourrait perturber leurs travaux, voire faire avorter les compromis.

Les négociateurs ont sûrement frais en mémoire la menace de Donald Trump de déchirer l’accord s’il n’obtenait pas ce qu’il veut. C’est probablement l’objectif discret des trois parties impliquées dans ces discussions : offrir au « dealmaker » une façon de crier victoire.

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