Je crois que j'ai commencé véritablement à comprendre ce qui est arrivé le 8 novembre quand j'ai vu l'expression de la réceptionniste de mon hôtel d'Orlando, le lendemain matin.

Un texte de Michel Labrecque à Désautels le dimanche

Cette femme rondouillette, dont le visage auparavant évoquait une vie pas toujours facile, arborait maintenant un sourire radieux. « Wow, je me sens bien! » m'a-t-elle dit.

Elle faisait partie de l'armée silencieuse des partisans de Donald Trump, président désigné des États-Unis. Car il y avait les partisans qui crient dans ses rassemblements et il y avait les autres : ceux qui ont eu envie de donner une gifle à l'establishment politique sans trop en parler.

« Mais comment les gens frustrés ont-ils pu voter pour cet homme menteur, arrogant, sexiste et vulgaire? » allez-vous dire. Ces gens n'ont rien à perdre. Ils ont des emplois minables, se sentent délaissés par ceux qui les ont gouvernés durant les huit dernières années.

Selon eux, Barack Obama ne comprend rien à leur monde. Pas forcément (mais peut-être) parce qu'il est Noir. Plutôt parce que c'est un intellectuel qui mange dans les grands restaurants. Et Hillary Clinton? « Elle s'est servie du système pour s'enrichir avec son mari », dit un autre électeur de Trump.

« Il faut en finir avec cette mondialisation destructrice », dit un étudiant rencontré à l'Université de Floride centrale, la deuxième plus grande des États-Unis. « Je suis si content, Trump va nous redonner des emplois. »

L'opposition au libre-échange

Les positions anti-libre-échange de Trump ont visiblement enthousiasmé beaucoup d'Américains qui ont expérimenté les secousses de la mondialisation. Et ils étaient prêts à lui pardonner bien des frasques à cause de cela.

« C'est bizarre : j'ai découvert ce matin que plusieurs de mes amis ont voté Trump. Même un de mes colocataires l'a fait. On n'en avait jamais parlé », dit Marcul Joseph, étudiant en sciences politiques et en diplomatie à l'Université de Floride centrale. Encore cette révolution silencieuse.

Haïtien d'origine, Marcul a voté pour Hillary Clinton. Par contre, il est moins inquiet que d'autres démocrates quant à l'avenir. Et il comprend que les citoyens aient été attirés par cet homme d'affaires qui proposait des changements.

Il y a des membres de minorités qui ont voté pour Trump. Mais il y a manifestement eu une « révolution silencieuse blanche ».

Racistes, les « trumpistes »? « Non, non, non », me dit une jeune femme accompagnée d'un Latino. « C'est pour ça que beaucoup de gens n'ont pas dit qu'ils votaient Trump », ajoute-t-elle.

« Indirectement, Barack Obama a favorisé le racisme », dit Joël Martin, un entrepreneur d'origine française qui gère un restaurant et une entreprise touristique.

« Vous savez, avec l'affaire Trayvon Martin [un jeune Noir tué par un gardien de sécurité près d'Orlando en 2012], quand Obama dit que c'est comme si son fils était mort, c'est comme s'il disait que la vie des Noirs avait plus d'importance que celle des Blancs à ses yeux. Et, petit à petit, ça a tout ressuscité avec le Black Lives Matter et ce genre de choses. »

Joël Martin avoue qu'il a dû se boucher le nez pour voter pour Trump, « avec toutes les conneries énormes qu'il a dites ». Mais, pour lui, Hillary Clinton est « un escroc ».

Les chrétiens

Un vétéran de l'armée de l'air, latino, apporte un autre élément : « Je suis si heureux que l'Amérique chrétienne ait fait entendre sa voix. » Il y a finalement près du quart des Latinos dans le camp de Trump.

« Il faut montrer que c'est encore notre pays. C'est assez de donner des coups de pied au cul à Dieu et de le sortir des écoles », ajoute-t-il en précisant qu'il « aime et respecte toutes les religions et les athées ».

« Je suis pro-vie », dit Audrey, une Américaine d'origine portoricaine, une communauté qui a voté à 75 % pour Clinton. Il fallait voter républicain, explique-t-elle, pour que les nouveaux juges à la Cour suprême soient du côté pro-vie.

Et puis, il y a les vrais, les purs pro-Trump. Rencontré le jour du vote, cet homme m'a fait une prédiction : en cas de victoire de Clinton, « il y aura une guerre civile; le peuple va reprendre le contrôle du gouvernement ». Et il était très sérieux.

Finalement, pas besoin de guerre civile, puisque son champion est désormais le président désigné.

Qui aurait pu prévoir ça?

Je me revois en janvier 2016 à Burlington, au Vermont, pour assister au discours de Donald Trump dans un Flynn Theatre rempli à craquer.

Ses partisans étaient gonflés à bloc. Les partisans de Bernie Sanders étaient des centaines à manifester contre lui. Tout ce monde des deux côtés avait l'impression de participer à une pièce de théâtre, qui n'aurait pas vraiment de suite.

Eh bien, le théâtre est devenu réalité. En grande partie à cause de cette révolution blanche silencieuse.

La présidentielle américaine 2016 - notre section spéciale

Mais ces gens frustrés ont-ils misé sur le bon cheval? Va-t-il pouvoir combler leurs attentes? Rien n'est moins sûr. Alors, vers qui dirigeront-ils leur frustration?

Ils ont donné un coup de poing à l'establishment, mais seulement à l'establishment démocrate. Pourquoi ne pas avoir puni ces élus républicains qui ont bloqué systématiquement toutes les réformes de Barack Obama? C'est là qu'on entre dans des zones plus obscures, pour ne pas dire noires.

On peut tenter de comprendre ces Américains en colère, mais il ne faut pas oublier les autres : la majorité qui a voté pour Hillary Clinton.

Une majorité « arc-en-ciel », incluant une grande majorité des Blancs de moins de 35 ans. Elle se retrouve aujourd'hui sans président qui incarne ses valeurs et sous-représentée au Congrès.

Il y a là un autre beau terreau de ras-le-bol.

Plus d'articles

Vidéo du jour


Qu'est-ce qui se passe quand tu fais une détox de cellulaire?