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L'épidémie silencieuse qui tue des Américaines

Pourquoi l'espérance de vie des Américaines blanches a-t-elle diminué au cours des dernières années? Nous nous sommes rendus en Oklahoma pour tenter de mieux comprendre ce phénomène.

Yanik Dumont Baron

  Une analyse de Yanik Dumont Baron

Je l'avais remarquée, cette dame allongée sur le divan d'occasion. Elle semblait porter une robe de nuit légère. La chevelure tout ébouriffée, le sourire très large, les yeux fixant le vide. Je l'avais prise pour une excentrique qu'on tolère dans cette vaste banque alimentaire d'une petite ville d'Oklahoma.

J'avais tout faux. C'est la responsable de l'organisme Mary Martha Outreach qui m'a ouvert les yeux. La dame n'est pas si vieille. Elle a une quarantaine d'années. C'est une toxicomane dont le corps est en train de l'abandonner. « J'ai peine à croire qu'elle a mon âge », admet, un peu sidérée, Suzy Webb, celle qui dirige la banque alimentaire de Bartlesville.

La femme au large sourire a disparu avant que je puisse lui parler. C'était justement pour rencontrer des gens comme elle que j'étais dans ce coin rural de l'Oklahoma. Je cherchais à comprendre la cause d'une statistique troublante : l'espérance de vie des Américaines blanches qui a diminué dans les dernières années. Et les plus vulnérables sont les moins éduquées.

Pauvreté, manque d'éducation, isolement?

Les données le montrent clairement : elles peuvent s'attendre à vivre un mois de moins que les hispanophones ou les Noires. Une trentaine de jours sur 80 années de vie. Ce n'est pas beaucoup, mais statistiquement, c'est choquant. C'est le genre de recul qui se note en temps de guerre ou en cas d'épidémie, comme lorsque le sida faisait des ravages dans les années 80.

On voit des traces de cette épidémie en lisant les journaux des petites villes rurales. Dans la section nécrologique, le nombre d'adultes morts jeunes y est élevé. Des personnes mortes dans la quarantaine, dans la cinquantaine. Dans le pays le plus riche du monde.

Officiellement, les experts ne savent pas trop comment expliquer ce recul. Les théories tournent autour de la pauvreté, du manque d'éducation et d'occasions, de l'isolement. Les proches endeuillés parlent de surdose, de suicide, d'alcool; les signes d'un malaise plus profond qui afflige une partie des États-Unis.

« Toutes les deux semaines, on apprend qu'un de nos clients est mort », révèle Suzy Webb, en me guidant entre les étagères pleines de nourriture et de linges à donner. On y distribue aussi des couches, des articles ménagers, du maquillage. Il y a aussi des centaines de boîtes de médicaments qui seront données aux médecins de la région. Tout est gratuit. Les dons proviennent de plusieurs entreprises, dont Walmart. L'organisme livre même des paniers de produits sur les lieux de travail de ses clients, afin de leur donner un coup de pouce.

Un quotidien difficile

Autant de petites bouées de sauvetage pour les moins fortunés, ceux dont le quotidien prend des allures de parcours du combattant. « C'est fatigant », dit en soupirant Amy Gandy, venue chercher un pantalon propre pour son fils. Son conjoint, Daren Gandy, et elle ont de la difficulté à s'adapter à l'économie changeante, au coût de la vie qui grimpe. Pour ne pas perdre de revenus, l'ambulancière a travaillé avec des doigts brisés durant deux mois.

Ce quotidien difficile aide à comprendre pourquoi ceux qui ont moins d'éducation vivent moins longtemps. Ils cherchent une porte de sortie, explique Suzy Webb. « Ils ne sont pas capables de payer pour des choses comme les factures médicales, l'hypothèque ou le loyer, la voiture. Ils prennent le peu d'argent qu'ils peuvent trouver et vont nourrir leur dépendance : les jeux de hasard, l'alcool, les drogues. »

D'autres optent pour une porte de sortie permanente en s'enlevant la vie. À près de 20 pour 100 000 habitants, le taux de suicide de l'Oklahoma est bien plus élevé que la moyenne nationale. Les taux de toxicomanie et de morts par surdose sont aussi parmi les pires au pays.

Suzy Webb connaît bien ces réalités. Celle qui aide tant de familles démunies a elle-même de la difficulté à joindre les deux bouts. Comment ne pas se décourager, même temporairement, en élevant seule deux enfants, et en n'ayant que des emplois peu payants?

Pour un instant, le sourire disparaît des lèvres de cette dynamique rouquine. Un moment où la réalité la rattrape. Elle soupire. « J'aimerais bien qu'on efface mes dettes, parce que je fais le travail du Seigneur. »

Ce « travail du Seigneur », c'est d'aider ceux qui dépendent de la charité pour survivre. Une assistance pour celles qui ont été trahies par la promesse du rêve américain. Elles ont travaillé fort durant de longues années, mais n'ont pas été récompensées par une vie meilleure.

« Je m'en remets à Dieu »

Des personnes au rêve brisé comme Shelley Liddell, 52 ans, qui visite la banque alimentaire chaque semaine. Elle a six enfants et ne peut plus travailler comme serveuse. Trop dur pour ses jambes, la faute à l'arthrite et à l'embonpoint. « Je vis au jour le jour », explique-t-elle en haussant les épaules.

Shelley ne semble pas avoir de regrets, mais elle n'a pas d'enthousiasme non plus. Le peu d'aide qu'elle reçoit lui permet de survivre, sans espérer mieux. Avant de fermer sa portière et de s'en aller, elle admet qu'elle n'a pas grand-chose à quoi se raccrocher. « Je m'en remets à Dieu. Sans Dieu, je ne pourrais rien faire. » Comme si sa vie ne tenait qu'à une prière.

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