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L’équipe gérontologique canadienne de hockey

Disons qu'on a déjà vu la composition d'une équipe olympique canadienne de hockey susciter un peu plus d'enthousiasme.

Jeudi midi, dans les minutes qui ont suivi le dévoilement de l’identité des joueurs qui représenteront le Canada à Pyeongchang, le nom de Rene Bourque s’est immédiatement hissé parmi les sujets les plus en vogue sur Twitter.

À l’heure du souper, le nom de Bourque apparaissait toujours au cinquième rang sur la twittosphère canadienne. Comme si l’ancien attaquant du Canadien et des Flames de Calgary (maintenant âgé de 36 ans et jouant à Djurgardens en Suède) était devenu le catalyseur du désarroi des amateurs de hockey de son pays.

Le printemps dernier, les amateurs maudissaient Gary Bettman et les propriétaires de la LNH pour avoir décidé d’interdire à leurs joueurs de disputer le tournoi olympique. Et voilà maintenant qu’ils raillent et se moquent de ceux qui, faute d’alternative, lèvent bravement la main pour aller défendre leur drapeau. Belle mentalité!

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Lorsqu’on jette un coup d’oeil aux chiffres, on se dit que Bettman et les proprios (dont certains quêtent des fonds publics canadiens pour construire un nouvel aréna) ont assassiné les chances du Canada de remporter une troisième médaille d’or d'affilée aux Jeux. Aucun autre pays ne sera plus pénalisé par la clownesque décision de la LNH.

Cette saison, 367 patineurs (attaquants et défenseurs) et 33 gardiens canadiens ont disputé au moins un match dans la LNH. Faites le calcul : c’est l’équivalent de 16 ou 17 équipes de hockey de haut niveau! Ceux qui croyaient que le Canada allait être représenté par son équipe D à Pyeongchang devront donc se raviser. Ce sera plutôt l’équipe P ou Q. Sans compter le fait qu’une bonne centaine de jeunes Canadiens jouant dans la Ligue américaine auraient pu être considérés, mais ont dû être ignorés par les sélectionneurs parce qu’ils sont aussi sous contrat avec des clubs de la LNH.

Juste pour mettre les choses en perspective :

- On dénombre 31 patineurs et 4 gardiens russes dans la LNH. La Russie (supposément exclue des Jeux) misera presque sur son équipe B à Pyeongchang.

- De leur côté, les Suédois sont représentés par 78 patineurs et 7 gardiens dans la LNH. Ils pigeront donc quelque part dans leur cinquième niveau de joueurs, parmi les vedettes de leurs propres ligues professionnelles, pour se concocter une équipe.

- Les Finlandais, eux, alignent 31 patineurs et 8 gardiens dans la LNH. Ils seront aussi en mesure de bâtir une excellente équipe.

- Etc.

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Ces statistiques démontrent à quel point le directeur général d’Équipe Canada, Sean Burke, et son adjoint Martin Brodeur ont dû se casser la tête et vider les fonds de tiroirs pour recruter aux quatre coins de la planète hockey des joueurs qui défendront le mieux possible les médailles d’or remportées en 2010 et 2014 par Sidney Crosby et les autres.

Je gagne ma vie à regarder des matchs de hockey et à analyser ce qui se passe à tous les échelons de ce merveilleux sport. Quand j’ai vu les noms des défenseurs Chris Lee et Chay Genoway sur la liste du Canada jeudi midi, j’avoue avoir eu un énorme blanc. Zéro souvenir! On m’aurait dit qu’ils étaient des bobeurs ou spécialistes du slopestyle et je l’aurais cru.

Lee (37 ans) et Genoway (31 ans) n’ont jamais disputé un match dans la LNH. Faut-il les ridiculiser pour autant? Au même titre que les joueurs de soccer européens ou sud-américains qui viennent jouer en MLS, notamment chez l’Impact de Montréal, Lee (Magnitogork, KHL) et Genoway (Tolyatti, KHL) exercent leur métier dans une excellente ligue de hockey.

Et Linden Vay, vous connaissez? Il a 26 ans. Il n’a disputé que 138 matchs dans la LNH (Los Angeles, Vancouver, Calgary), mais il est quand même le troisième marqueur de la KHL, tout juste derrière un certain Ilya Kovalchuk...

Il y a quelques jours, je signais une chronique soulignant à quel point Andrei Markov manque au Canadien. Une affirmation avec laquelle Marc Bergevin s’est d’ailleurs dit tout à fait d’accord. Le défenseur québécois Marc-André Gragnani (30 ans) n’est certainement pas Markov : il n’a disputé que 78 matchs dans la LNH. Mais cette saison dans la KHL, Gragnani présente le quatrième total de points chez les arrières, trois rangs devant Markov.

Peut-on seulement laisser jouer ces gars-là avant de les tourner en dérision?

Depuis le début de la saison, certains soirs, je me suis demandé si les joueurs du CH avaient tous vraiment envie de jouer au hockey. C’est drôle, mais quand je vois un gars comme l’attaquant Gilbert Brûlé, qui a joué 300 matchs dans la LNH et qui s’exile en Chine (Kunlun, KHL) pour poursuivre sa carrière, j’ai tendance à croire qu’il sera prêt à bloquer des tirs avec ses dents lorsqu’on lui mettra un chandail du Canada sur le dos.

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Chose certaine, Sean Burke et Martin Brodeur n’ont pas bâti pour l’avenir. Les mal-aimés du Canada sont loin d’être des poulains du printemps : ils ont en moyenne de 31 ans, 1 mois et 8 jours. C’est vieux en ta... comme dirait Moose Dupont. Le joueur le plus jeune de l’équipe sera l’ancien attaquant du Canadien, Christian Thomas, qui affiche 25 ans au compteur.

À Sotchi en 2014, les Canadiens étaient en moyenne âgés de 28 ans, 8 mois et 27 jours.

Pourquoi avoir boudé les meilleurs éléments d’Équipe Canada junior? Plusieurs sont des choix de premier tour au repêchage qui joueront régulièrement dans la LNH dès la saison prochaine et qui se trouvent certainement plus près du meilleur niveau de jeu mondial que plusieurs des vétérans sélectionnés.

Le défenseur de 19 ans Cale Makar, qui a brillé pendant le Championnat mondial junior, semble être le seul à avoir été courtisé par l’équipe olympique. Il a toutefois décliné l’offre afin de se concentrer sur la fin du calendrier de son équipe universitaire.

Équipe Canada a aussi boudé les joueurs universitaires. Quelques-uns, dont l’espoir du Canadien Jake Evans (Université Notre Dame, NCAA) avaient été mis à l’essai durant les Fêtes au tournoi de la Coupe Spengler mais l’expérience ne semble pas avoir été concluante. Meilleur marqueur de la NCAA, Evans risque tout de même de terminer la saison dans l’uniforme du Canadien...

Le hockey étant un sport de fougue et de vitesse, l’addition de quatre ou cinq paires de jeunes jambes n’aurait certainement pas nui à la mission impossible d’Équipe Canada.

Cela dit, les dés sont maintenant jetés. Il s’agira probablement de l'épreuve la plus difficile jamais imposée au système de hockey canadien sur la scène internationale.

Équipe Canada sera expérimentée et, à défaut d’être composée de grandes vedettes, elle sera faite de joueurs tout aussi fiers qui n’auront certainement pas envie de se faire ridiculiser par leurs compatriotes.

Rejetés par tous, j’espère qu’ils feront comme les joueurs des Golden Knights de Vegas et qu’ils se serreront les coudes suffisamment fort pour faire mentir tout le monde.

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