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L'Europe veut sauver l'accord sur le nucléaire iranien; l'Iran exige des « garanties »

L'Iran et les pays européens jaugent la possibilité de préserver l'accord sur le nucléaire, malgré son abandon par les États-Unis. Paris assure que l'accord « n'est pas mort » et que les Européens vont « tout faire » pour protéger leurs intérêts commerciaux, mais l'ayatollah Khamenei, clé de voûte du régime iranien, se montre méfiant et exige des « garanties ».

En première ligne dans ce dossier, le président français Emmanuel Macron a fait savoir mercredi qu'il s'est entretenu par téléphone avec son homologue iranien Hassan Rohani. Les deux hommes « sont convenus de poursuivre leur travail commun [...] en vue de la mise en oeuvre continue de l'accord nucléaire et de la préservation de la stabilité régionale », indique l'Élysée dans un communiqué.

Selon l'agence de presse iranienne ISNA, M. Rohani a prévenu M. Macron que l'Europe ne disposait que d'une occasion très limitée » de préserver l'accord de Vienne. « Les Européens doivent, le plus vite possible, clarifier leur position et spécifier et annoncer leurs intentions au sujet de leurs obligations », aurait-il fait valoir.

« Non, cet accord n'est pas mort », avait assuré plus tôt en matinée le ministre français des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian lors d'une entrevue à la radio RTL. Les chefs de la diplomatie de France, d'Allemagne et du Royaume-Uni, trois des pays qui ont signé l'accord, rencontreront lundi des représentants iraniens, a-t-il précisé.

Avant de faire part de la conversation Macron-Rohani, l'Élysée a aussi assuré que l'Union européenne comptait intervenir auprès de l'administration Trump « pour protéger les intérêts » de ses entreprises en Iran, tout en reconnaissant ignorer la nature des sanctions que les États-Unis entendent rétablir de façon progressive, après des périodes transitoires de 90 ou 180 jours.

Les modalités pratiques des sanctions que les États-Unis comptent rétablir ne sont « pas très précises », a indiqué la présidence française, mais elles feront « l'objet de discussions très serrées avec l'administration américaine, où nous défendrons les intérêts des entreprises européennes ».

« Sans parler de bloc » contre les États-Unis, indiquent des conseillers du président Macron, « les Russes et les Chinois ont déjà dit qu'ils restaient dans l'accord, il y a donc convergence des cinq autres signataires pour rester dans l'accord ».

Les autres signataires veulent aussi préserver l'accord

« Nous allons respecter l'accord et nous ferons tout pour que l'Iran se tienne à ses obligations », a pour sa part commenté la chancelière allemande Angela Merkel.

« L'accord fonctionne. Nous voulons maintenir les contrôles et les règles de transparence », avait préalablement déclaré son ministre des Affaires étrangères, Heiko Maas, en conférence de presse. « C'est d'autant plus vrai que l'on ne sait pas du tout ce que les États-Unis envisagent comme autre option pour empêcher l'Iran de développer des armes nucléaires et pour le vérifier. »

Londres « n'a pas l'intention de sortir » de l'accord, a aussi confirmé le ministre britannique des Affaires étrangères, Boris Johnson, devant le Parlement britannique. « Au contraire, nous continuerons à coopérer pour faire en sorte que l'Iran continue de restreindre son programme nucléaire », a-t-il dit.

Il demande en outre à l'Iran de « continuer à respecter les engagements » pris en vertu de l'entente, qu'il juge « vitale » pour la sécurité du Royaume-Uni.

La Chine « regrette la décision des États-Unis » et « appelle toutes les parties à agir de façon responsable en considérant le long terme et l'intérêt général », a fait savoir un porte-parole de la diplomatie chinoise, Geng Shuang, en conférence de presse.

« Nous appelons toutes les parties à revenir dès que possible » au respect du texte, tandis que Pékin « poursuivra ses efforts pour préserver et appliquer l'accord », a-t-il insisté.« Tant que les obligations internationales ne sont pas violées [par Téhéran], la Chine poursuivra avec l'Iran une coopération concrète et transparente. »

À Moscou, un porte-parole du président russe Vladimir Poutine, Dmitri Peskov, a fait savoir que le Conseil de sécurité s'était réuni pour discuter du retrait américain de l'accord. Selon lui les participants à cette réunion ont exprimé « leur inquiétude profonde » et « souligné encore une fois l'importance de ce document ».

« Il n'y a aucune raison pour saper l'accord qui a prouvé son efficacité », avait souligné mardi la diplomatie russe, en accusant les États-Unis de violer « grossièrement les normes du droit international ». Selon elle, « l'Iran respecte strictement ses engagements, ce qui est régulièrement confirmé par l'AIEA [Agence internationale de l'énergie atomique]. »

L'AIEA a d'ailleurs répété mercredi que l'Iran remplissait ses « engagements en matière de nucléaire » conformément à l'accord de Vienne. « L'Iran est soumis au régime de vérification le plus fiable au monde en matière de nucléaire », a déclaré Yukiya Amano, directeur général de l'agence onusienne, dans un communiqué.

L'accord de 2015 représente une « avancée importante en matière de vérification », indique M. Amano, ajoutant que « l'AIEA suit de près les développements » actuels.

L'AIEA estime que ses inspecteurs ont passé l'équivalent de 3000 jours sur le terrain en Iran. Ils ont attaché 2000 sceaux inviolables sur des équipements et matériels nucléaires et ont eu accès à des « centaines de milliers d'images prises chaque jour par nos caméras de surveillance sophistiquées », un nombre qui a presque doublé depuis 2013.

Les seuls pays qui ont publiquement salué le retrait des États-Unis de l'accord sont Israël et l'Arabie saoudite, deux grands rivaux de l'Iran, ainsi que les Émirats arabes unis et Bahreïn, deux alliés saoudiens.

L'ayatollah Khamenei veut des « garanties »

Réagissant mardi à l'annonce du président Trump, le président iranien Hassan Rohani, l'un des architectes de l'accord, a offert aux autres signataires une courte fenêtre de négociations pour sauver l'accord tout en menaçant de relancer les activités d'enrichissement d'uranium que l'Iran a accepté de suspendre en vertu de l'entente.

Dans un discours diffusé mercredi par la télévision d'État, le Guide suprême iranien, l'ayatollah Khamenei, n'a pas écarté la possibilité que de telles négociations aboutissent, mais sans cacher sa méfiance à l'endroit des puissances du Vieux Continent.

« Maintenant, on dit qu'on veut continuer l'accord nucléaire avec les trois pays européens, [mais] je ne fais pas confiance à ces trois pays. [...] Vous voulez conclure un accord, obtenez des garanties réelles, car demain, ils feront la même chose que ce que les États-Unis ont fait », a-t-il lancé dans des commentaires qui semblaient être directement destinés à M. Rohani.

Dans une déclaration publiée sur son site Internet, l'ayatollah Khamenei a aussi attaqué sans détour le président Trump, en faisant valoir qu'il avait eu tort de retirer les États-Unis de l'accord.

« Vous avez entendu hier soir le président américain tenir des propos stupides et superficiels », peut-on y lire. « Il y avait peut-être une bonne dizaine de mensonges dans son discours. Il a menacé le régime et le peuple, en disant : "Je vais faire ceci ou cela." M. Trump, je vous le dis au nom du peuple iranien : vous avez commis une erreur. »

Lors des négociations qui ont abouti à l'accord de Vienne, en juillet 2015, M. Khamenei avait mis en garde les négociateurs iraniens contre leurs interlocuteurs américains, les jugeant indignes de confiance. Il avait notamment exigé une garantie signée du président américain de l'époque, Barack Obama, que les négociateurs n'ont jamais obtenue.

Le guide suprême estime en substance mercredi que le retrait de Washington montrait a posteriori qu'il avait eu raison de mettre en garde contre l'attitude des Américains.

D'autres acteurs iraniens évoquent leur manque de confiance

Ali Larijani, président du Parlement, a abondé dans le même sens que l'ayatollah Khamenei. « Vu l'attitude passée de l'Europe, nous ne pouvons pas tellement faire confiance à leurs déclarations sur le maintien de l'accord », a-t-il laissé tomber devant les parlementaires.

Ces propos ont été tenus lors d'une séance animée, où plusieurs députés ultraconservateurs, des adversaires du président Rohani, ont brûlé un drapeau américain en papier à la tribune en criant « mort à l'Amérique! », un slogan populaire depuis la révolution islamique de 1979.

Le général Mohammad Ali Jafari, chef des Gardiens de la révolution, l'armée d'élite iranienne, a quant à lui salué la sortie des États-Unis de l'accord. « Il était clair depuis le début que les États-Unis ne sont pas dignes de confiance », a-t-il déclaré, selon plusieurs agences iraniennes. Il dit espérer que les tractations à venir prendront fin « le plus rapidement possible ».

« Il est évident qu'entre les États-Unis et l'Iran, les Européens vont choisir les États-Unis [...] L'enrichissement d'uranium est un prétexte pour les États-Unis [...] La question principale est la capacité défensive et balistique ainsi que la puissance et l'influence de la Révolution islamique dans la région », a-t-il ajouté, prônant un « renforcement des capacités des forces armées ».

Les clauses crépusculaires prévues dans l'accord sur le nucléaire, le programme balistique iranien et les ambitions régionales de la République islamique au Moyen-Orient sont les principaux griefs de l'administration Trump.

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