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L’extrême droite au Canada, la pointe de l’iceberg du racisme?

Les groupes d'extrême droite sont, dans les faits, un phénomène marginal en nombre et en force politique au pays, mais ils peuvent représenter l'expression d'un problème plus large.

Une chronique d’Emmanuelle LatraverseEn marge du centre-ville de Hamilton, il ne reste aucune trace de la bombe incendiaire qui a failli raser la mosquée Ibrahim Jame il y a environ un an. Les croix gammées dessinées sur le trottoir du quartier Kirkendall ont disparu, mais le malaise suscité par ces expressions de haine demeure bien présent.

Après tout, Hamilton est classée deuxième ville au pays pour son taux de crimes haineux par habitant, derrière Thunder Bay. Ici, on ne prend pas la montée des groupes d’extrême droite à la légère.

Le conseiller municipal Matthew Green rappelle que le Ku Klux Klan a déjà défilé dans les rues de Hamilton dans les années 1920. Un courant raciste perdure au pays, dit-il. Il est grand temps, selon lui, de prendre l’extrême droite au sérieux.

Parlez-en à des élus de la communauté noire ou musulmane, ou encore à des collègues et amis issus de ces communautés, ils vous diront tous la même chose : le racisme, au Canada, ils connaissent. Insultes dans la cour d’école, questions et commentaires inappropriés, difficultés dans leur processus d’embauche... Or, dans le débat social et politique, la tendance est toujours à y voir des cas isolés.

Mais s’il en était autrement? Et si l’existence de groupes comme La Meute, Pegida ou la World Coalition against Islam était peut-être le symptôme de tensions plus profondes?

Matthew Green est catégorique. Le débat sur la portée de l’extrême droite doit ouvrir les yeux de la majorité blanche au sujet d'un problème auquel les Canadiens issus de l’immigration sont confrontés depuis des années.

Son collègue dans la ville voisine de London en rajoute. Noir et musulman, le conseiller municipal Mohamed Salih dit avoir été confronté au racisme toute sa vie : à l’école, à l’arrêt d’autobus, pendant sa campagne électorale... Il n’a pas hésité à appuyer une motion du conseil municipal pour dénoncer les groupes d’extrême droite qui sévissent à London et bannir des terrains de la Ville tous les groupes dont le discours est haineux et intolérant.

La pointe de l’iceberg

La politologue Barbara Perry de l'Institut universitaire de technologie de l'Ontario étudie les crimes haineux depuis des années. Elle croit que la montée de l’extrême droite est non seulement réelle au pays, mais qu’elle est l’expression d’un phénomène dont on parle peu : celui de la méfiance de tout un segment de la population.

Un sondage récent de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse au Québec en est arrivé à des conclusions similaires. « Selon la variable étudiée, une proportion de 15 à 25 % des répondants témoigne de façon affichée d’une certaine réticence vis-à-vis de la diversité ethnique », explique le rapport.

Vancouver, Calgary, Hamilton, London, Toronto, Hemmingford, Québec... La liste est longue. Le Canada a eu un été chaud; les groupes d’extrême droite ont multiplié les manifestations. Ils ont dénoncé la motion de la Chambre des communes contre l’islamophobie, l’immigration illégale et la menace que pose l’idéologie de l’islam.

Finalement, il faut bien le dire, ils ont mis à mal la vache sacrée de la tolérance canadienne.

Affronter le tabou

L’avocat spécialisé en droits de la personne David Matas disait récemment que si le racisme existe toujours dans la société en général, les gens ne font rien lorsque la discrimination est vécue par les autres.

En effet, le débat sur le racisme est difficile, inconfortable, douloureux. Les affrontements politiques entourant la consultation sur la discrimination systémique au Québec en font foi.

Mais l’audace avec laquelle certains groupes racistes et xénophobes s’affichent dans la société, le zèle avec lequel certains entretiennent l’islamophobie, ne doit-elle pas forcer une discussion plus large dans la société? Le conseiller municipal Matthew Green croit que oui, car ces phénomènes, dit-il, remettent en question la mythologie d’une exception canadienne.

« La réalité, ajoute son confrère Mohamed Salih, c’est que nous avons un passé néfaste; nous avons une histoire, et on ne peut pas l’ignorer. »

L’Ontario a osé forcer cette discussion. Un ministre a sillonné la province pendant des mois, l’an dernier, pour dresser un portrait de la situation. Le constat est sans équivoque.

« Le racisme est une réalité. Les histoires d’esclavage, la colonisation et les institutions de notre passé continuent de façonner le présent et de creuser le fossé qui sépare les personnes racialisées et les Autochtones du reste de la population. Cette situation est inacceptable », précise le plan d’action dont s’est doté l'Ontario.

D’ailleurs, la présidente de la Commission canadienne des droits de la personne, Marie-Claude Landry, s’inquiétait le 24 août dernier de la polarisation de la société devant la hausse des crimes haineux, les groupes suprémacistes blancs et l’émergence de groupes radicaux. Elle déplorait surtout que « la société n’en fasse pas assez pour lutter contre la discrimination dont sont victimes les groupes marginalisés. »

En effet, la question se pose : les progrès importants au chapitre de la tolérance et de la diversité au pays dispensent-ils notre société de confronter les préjugés qui subsistent et de s’interroger sur les legs néfastes de notre histoire?

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