Retour

L’hélicoptère est tombé, la vie continue

Imaginez un peu. Le ciel est d'un bleu immaculé. Le soleil vous chauffe la peau. Vous êtes assis sur une pierre au milieu de la rivière Ristigouche, essayant de rassembler vos idées. Le bruit du courant vous berce. Puis une voix surgit de nulle part.

- C’est quoi ton nom? C’est quoi ton nom?

- Michel, répondez-vous.

Vous ne pouvez voir celui qui vous parle. Vos paupières sont coupées et pendent devant vos yeux. Tout ce que vous percevez, c’est la lueur du soleil qui vous traverse la peau.

Des gens vous raccompagnent vers le rivage. Vous marchez dans l’eau, confus. On vous attache sur une civière. Et quand l’ambulance se met en marche, vous commencez à comprendre que ça va mal. Que ça va vraiment très, très mal.

Vous n’étiez pas assis sur une pierre au milieu de la rivière. Vous étiez recroquevillé sur un tas de fer tordu, sur les restes fumants de l’hélicoptère qui vous transportait quelques secondes plus tôt.

Vous ne voyez toujours rien. Mais vous entendez les ambulanciers, en panique, qui demandent aux médecins de l’hôpital de se préparer au pire. Ils crient pour être certains de bien se faire comprendre.

- Fracture du crâne! Fracture du thorax! Brisures aux hanches et probablement aux genoux!

Ils ont peut-être raison. Vous ne sentez plus rien, votre corps est totalement engourdi. Votre tête aussi. Vous êtes en mode survie. Et vous peinez à recoller les morceaux.

- Il est où, Bob? Il est où, Fred? Il est où, Bob? Ils sont où, mes amis? leur demandez-vous.

- Occupe-toi de toi-même! Respire! Garde ta respiration! Garde ta respiration!

***

C’est ce qui s’est produit il y a exactement un an, à Flatlands, tout près de Campbellton, au Nouveau-Brunswick.

Le dimanche 4 septembre 2016, un week-end de rêve a subitement pris fin quand s’est écrasé l’hélicoptère à bord duquel se trouvaient l’ex-hockeyeur et très populaire chanteur Bob Bissonnette ainsi que le président des Capitales de Québec, Michel Laplante.

Pour une raison inconnue, l’appareil a heurté une ligne électrique à haute tension alors qu’il volait à basse altitude. Sous la force de l’impact, l’hélicoptère s’est brisé en deux. Bob Bissonnette et le pilote Frédérick Décoste ont perdu la vie dans cet accident qui a profondément secoué la communauté sportive québécoise.

Frédérick Décoste était un pilote expérimenté et apprécié de tout le monde dans son milieu. Âgé de 35 ans, Bob Bissonnette avait fait sa marque comme capitaine des Olympiques de Gatineau durant sa jeunesse. Il était reconnu comme l’un des plus grands guerriers à avoir porté les couleurs de cette importante organisation. Vers la fin des années 2000, avec le soutien financier de son ex-coéquipier Maxime Talbot, Bissonnette s’était lancé dans le domaine de la chanson. Il chantait le sport comme nul autre, parfois crûment, parfois poétiquement. Et il était rapidement devenu l’un des plus populaires entertainers de la province.

Michel Laplante, lui, s’en est miraculeusement tiré. Cet ex-joueur de baseball professionnel est devenu au fil des ans l’un des administrateurs sportifs les plus admirés au Québec. Tout ce qu’il touche se transforme inévitablement en succès.

Quatre jours après avoir perdu ses deux amis et s’être sorti de cette indescriptible tragédie, le visage recouvert de plus de 80 points de suture et arborant une bosse grosse comme une balle de baseball en plein front, Laplante était de retour au travail dans les bureaux des Capitales de Québec.

Sans crier gare, il avait signé une décharge et quitté les soins intensifs de l’hôpital. Une réunion majeure concernant la modernisation du stade municipal était prévue et il estimait important d’y assister. Le même soir, les Capitales rendaient hommage à Bob Bissonnette (qui était l’un des copropriétaires de l’équipe) et Laplante tenait à être présent.

Quand nous nous sommes rencontrés à la fin de juin dernier, Michel Laplante n’avait toujours pas pris de vacances. Énormément de gens se sont inquiétés pour lui au cours de la dernière année, craignant notamment qu’il soit heurté de plein fouet par le « syndrome du survivant », ou que surgisse une quelconque forme de dépression ou de remise en question sur le sens de la vie.

Mais rien de tout cela ne semble être arrivé. Et lorsqu'on l’écoute raconter son histoire, la même question revient sans cesse : comment est-ce possible?

***

Quand l’ambulance est arrivée à l’hôpital, les médecins se sont assurés que Michel Laplante se trouvait dans un état stable, puis ils l’ont installé dans un tomodensitomètre (communément appelé scanner) pour mesurer l’étendue des dégâts.

Lorsqu'il en est ressorti, il les a entendus dire : « Ça se peut pas! » Ils l’ont alors renvoyé dans l’appareil. Par la suite, dans son bel accent néo-brunswickois, le chirurgien lui a annoncé qu’il avait deux nouvelles pour lui.

- Je vais commencer par la bonne. Je n’y comprends rien, mais vous n’avez même pas une fracture. Même pas à un doigt. Rien du tout. Mais vos deux amis sont malheureusement morts.

« Ça a été un des pires moments de ma vie, confie Michel Laplante. Après avoir appris cette nouvelle, je ne faisais que penser aux proches de Bob, à sa femme, Marie-Pierre, et à ses parents. Je pensais à la mère de Fred, qui avait aussi perdu son mari dans un accident d’hélicoptère plusieurs années auparavant. Je connaissais tous ces gens. J’étais dévasté. »

Gisèle, une gentille dame, obtient le mandat de lui recoudre le visage, un travail qui durera trois heures. Il refuse toute forme d’anesthésie.

- Vous êtes sûr? questionne la dame.

- Vas-y direct! Fuck la piqûre! Je suis en câlice, comprends-tu? rétorque Laplante.

Après avoir rempli sa tâche, Gisèle revient à la chambre de Michel Laplante. En sanglots.

- M. et Mme Bissonnette viennent d’arriver et ils cherchaient leur fils. J’ai été obligée de leur dire que leur petit garçon est décédé.

« C’est moi qui me suis alors mis à pleurer. C’était atroce. Pendant qu’on me soignait, je n’avais pas réalisé que toutes sortes de rumeurs et d’informations incomplètes avaient circulé sur les réseaux sociaux et dans les médias. Les parents de Bob n’étaient au courant de rien. Et pendant trois heures, mes parents ont cru que j’étais mort. Ça me rend tellement triste de savoir que beaucoup de gens aient eu à vivre toute cette peine. »

***

Tout cela nous ramène à la question de départ. Comment fait-on pour se remettre à fonctionner et à vivre normalement après une tragédie pareille?

« Je ne me suis jamais cassé la tête sur le sens de la vie. Je me pose des questions à ce sujet comme tout le monde, j’imagine. Cela dit, peu importe ce qui m'est arrivé dans le passé, je ne me suis jamais apitoyé sur mon sort. Par exemple, les gens ont dit que j’avais été extrêmement malchanceux de me blesser juste avant d’atteindre les ligues majeures. Pourtant, personne ne peut être plus chanceux que je l’ai été. Un paquet d’autres joueurs extrêmement doués n’ont même pas eu la chance de se faire valoir ou de développer leur talent.

« Quand on applique cette règle, il faut le faire en toutes circonstances. Je ne passerai pas le reste de mes jours à me demander pourquoi je suis en vie ou pourquoi les choses ne se sont pas déroulées d’une autre façon. Au cours de la dernière année, j’ai rencontré partout des gens bien intentionnés, ultra-gentils - mais parfois maladroits -, qui me serraient dans leurs bras et qui se disaient absolument désolés de ce qui était arrivé.

« Les gens ressentent un malaise en me voyant. Ils me demandent comment je vais. Je comprends que l’accident était spectaculaire et qu’il ait frappé l’imagination. Mais est-ce pire que le gars d’à côté qui vient de perdre son père ou son fils dans un accident de voiture? Je ne joue pas une game quand je parle ainsi. Je continue simplement à vivre.

« Et je ne banalise surtout pas la mort de Fred et Bob. Absolument pas. Bob Bissonnette était un ami très proche. On travaillait ensemble, on s’envoyait des textos au milieu de la nuit. On s’engueulait parfois et on riait tout le temps. Il venait me faire entendre ses nouvelles chansons dans le salon à la maison. Il me manque terriblement, tous les jours », insiste Laplante, des trémolos dans la voix.

***

Quand il repense à cette fin de semaine tragique, Michel Laplante raconte qu’il y campait en quelque sorte le rôle d’une valise.

Bob Bissonnette devait agir comme garçon d’honneur dans un mariage célébré à Caraquet le samedi 3 septembre. Et il avait tout simplement invité son ami Laplante à monter à bord parce qu’il voulait lui présenter ses proches.

« Ma femme s’en allait à l’extérieur pour le week-end. Je suis parti avec Bob comme un touriste en me disant que j’allais découvrir un nouveau coin de pays. Nous sommes arrivés le vendredi au beau milieu d’un party. Et le lendemain, Bob a festoyé et revu tout son monde à l’occasion du mariage.

« Le dimanche matin, les parents d’un de ses amis nous ont emmenés à la pêche aux pétoncles. Le gars plongeait dans la mer et remontait à la surface avec les pétoncles, et nous les mangions crus. Le temps était magnifique. La mer était calme et la radio alignait l’une après l’autre les meilleures tounes des années 1960, 1970 et 1980. C’était magique. On riait sans cesse en répétant : "Ça se peut pas!"

« Après la pêche, Fred a emmené les mariés faire un tour d’hélicoptère. Bob et moi nous sommes retrouvés sur le bord de la mer et il m’a chanté deux chansons qu’il comptait ajouter à son prochain album. L’une était une toune de cabane à sucre, l’autre racontait des méchancetés à propos des belles-mères. Il m’a donné tout un show! Ces deux pièces auraient figuré parmi ses plus grands succès. Puis Fred est revenu avec les mariés. Ils sont descendus de l’hélicoptère et nous sommes partis en direction de Québec. Bob était serein. Il était bien. »

Assis à l’arrière comme un bagage, Michel Laplante a jeté un coup d’oeil à son téléphone pour voir comment se comportaient ses Capitales, qui disputaient un match à Ottawa.

- C’était 1-0 en deuxième manche, se souvient-il.

Il a fermé son portable. Le ciel était toujours aussi bleu et ensoleillé. Le décor était si paisible qu’il s’est tout de suite assoupi.

Lorsqu’on l’a interpellé sur un tas de ferraille au milieu de la rivière, plus rien n’était pareil. Mais la vie continue.

Plus d'articles

Commentaires

Vidéo du jour


Une caméra de sécurité montre quelque chose d'extraordinaire





Rabais de la semaine