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L'histoire d'Alexandre Fortin : le hockey junior québécois est-il encore dévalué par des préjugés?

BILLET - Avant que la saison 2016-2017 de la LNH commence, il vaut la peine de réfléchir sur la plus incroyable histoire survenue durant la période des camps d'entraînement. L'impossible parcours de l'attaquant blainvillois Alexandre Fortin avec les Blackhawks de Chicago soulève une question : le hockey junior québécois est-il sous-estimé par les recruteurs?

Un texte de Martin Leclerc

Rappelons-nous qu'en juin dernier, seulement huit joueurs québécois de la LHJMQ ont été sélectionnés au repêchage de la LNH. Cette récolte était l'une des pires de l'histoire du circuit junior majeur québécois.

Après le repêchage, le nouveau recruteur québécois des Blackhawks Alexandre Rouleau a lancé une invitation à Alexandre Fortin, un rapide attaquant des Huskies de Rouyn-Noranda qui avait été blessé à une hanche une partie de la saison et qui jouait dans le troisième trio des Huskies.

L'an dernier, cette formidable équipe trônait au sommet du classement de la Ligue canadienne (regroupant la Ligue de l'Ouest, la Ligue de l'Ontario et la LHJMQ).

Boudé par toutes les équipes de la LNH dans deux repêchages consécutifs, Fortin a jeté tout le monde en bas de sa chaise en étant le meilleur joueur, et de loin, au camp d'évaluation estival des Blackhawks. Cette performance inattendue lui a d'ailleurs valu une invitation au camp automnal. Puis, en septembre, dans un tournoi des recrues disputé à Traverse City, Fortin s'est de nouveau avéré l'un des meilleurs joueurs, sinon le meilleur, parmi les espoirs des Blackhawks.

Le directeur général Stan Bowman lui a alors fait signer un contrat de trois ans.

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Cette histoire était tellement improbable qu'elle aurait pu s'arrêter là et tout de même constituer un bon scénario de film.

Parce que dans les camps de la LNH, ces choses-là ne surviennent pour ainsi dire jamais. Quelles sont les chances qu'un joueur de 19 ans boudé par toutes les équipes se présente au camp d'une des plus puissantes organisations de la LNH (avec un carton d'invitation tendu par un recruteur qui en est à sa première année) et qu'il en éclipse les meilleurs espoirs?

Alexandre Fortin ne s'est pas arrêté là. Au camp principal, il a continué à surfer sur la vague qu'il avait lui-même créée et son rendement a forcé les dirigeants de l'équipe à lui faire disputer cinq des six rencontres préparatoires au calendrier.

À son dernier match au camp, le Québécois-sorti-de-nulle-part complétait un trio avec Patrick Kane et Arten Anisimov et tous les partisans des Blackhawks ne parlaient que de lui.

Fortin a conclu le camp avec deux buts et une mention d'aide (il a récolté un but et une aide aux côtés de Kane et d'Anisimov). Interloqué, l'entraîneur Joel Quenneville a ensuite évoqué la possibilité de lui faire commencer la saison à Chicago! Mais la raison a finalement eu le dessus, et les dirigeants des Blackhawks ont conclu que l'attaquant de 19 ans revenait de loin, au propre comme au figuré, et qu'il était déraisonnable de lui faire franchir autant d'étapes en l'espace de quelques semaines.

« Alexandre a poussé cette expérience aussi loin qu'il le pouvait. Ce qu'il a accompli est extraordinaire », affirme Alexandre Rouleau, qui a certainement attiré l'attention de ses nouveaux patrons avec cette trouvaille.

En fait, le recruteur québécois a attiré l'attention d'énormément de gens et les questions fusent de partout.

Pourquoi les autres équipes (et le Canadien, qui a deux recruteurs au Québec) n'ont-elles pas vu Fortin? Et comment un joueur de troisième trio dans une ligue junior que les recruteurs boudent de plus en plus a-t-il pu se faufiler jusqu'à la fin du camp des puissants Blackhawks de Chicago?

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Je me suis longuement entretenu avec Alexandre Rouleau cette semaine. C'est un type brillant, dans la jeune trentaine, qui a joué dans la LHJMQ, dans la Ligue américaine et aussi, en France, dans les rangs professionnels européens. Rouleau était directeur général et actionnaire des Foreurs de Val-d'Or quand les Blackhawks lui ont proposé un poste de recruteur l'année dernière. Il connaît donc le hockey junior québécois comme le fond de sa poche.

Avec humilité, il insiste sur le fait que l'invitation d'Alexandre Fortin au camp des Blackhawks était le résultat d'un travail d'équipe. « Les Huskies ont participé au tournoi de la Coupe Memorial et cela a permis à mes supérieurs et à certains collègues de voir jouer Alexandre », explique-t-il.

Mais en même temps, je l'ai senti tiquer au bout du fil quand je lui ai demandé si la LHJMQ est sous-estimée par les décideurs de la LNH.

Curieusement, les Predators de Nashville vivent un peu le même genre de situation que les Blackhawks avec l'attaquant Frédérick Gaudreau, à qui ils ont consenti un contrat il y a un peu plus de deux ans. Jamais repêché (ni dans la LHJMQ, ni dans la LNH), Gaudreau a été cette semaine le dernier joueur retranché par les Predators, qui forment sur papier l'une des puissances de la LNH cette saison. Gaudreau figure avantageusement dans leurs plans d'avenir, et les entraîneurs de l'organisation l'adorent.

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« Par exemple, beaucoup de gens dans le hockey véhiculent encore l'idée que la LHJMQ est une ligue où il se marque énormément de buts et où les fiches des joueurs sont artificiellement gonflées parce que deux mentions d'aide sont systématiquement attribuées chaque fois qu'un but est marqué. On raconte aussi que le hockey junior québécois produit de moins bons défenseurs, et que le niveau de robustesse y est inférieur à ce qu'on voit dans l'Ouest ou en Ontario.

« Or, mes nouvelles fonctions m'amènent à voir beaucoup de matchs dans les autres circuits juniors canadiens et je peux affirmer que la qualité du jeu offert au Québec n'a rien à envier à ce qui se fait ailleurs, ni en ce qui a trait au talent offensif ni en ce qui a trait à la robustesse. En fait, je dirais que le jeu est sensiblement le même dans les trois ligues. Ça se ressemble beaucoup. »

En conversant avec lui, je me suis remémoré une discussion survenue il y a quelques années avec un entraîneur québécois qui était membre du personnel d'entraîneurs d'Équipe Canada junior. Et, avec dépit, cet homme de hockey avait raconté, qu'aux yeux de certains entraîneurs du reste du Canada, un marqueur de 40 ou 50 buts au Québec était considéré comme ayant un potentiel de 25 ou 30 buts dans les circuits ontarien ou de l'Ouest.

« C'est en plein l'image qui est véhiculée, constate Alexandre Rouleau. Or, j'aimerais bien qu'on comptabilise les buts marqués par match dans les trois ligues, et je suis pas mal certain que ça s'équivaudrait. »

Vérification faite, il s'est marqué 6,5 buts par rencontre dans la Ligue de l'Ouest la saison dernière et 6,79 buts dans la Ligue de l'Ontario. Dans la LHJMQ, la moyenne s'est élevée à 6,82 buts.

C'est effectivement très semblable d'un circuit à l'autre et ça tend à corroborer certaines observations faites par le nouveau recruteur des Blackhawks.

On pourrait débattre de cette question pendant des heures et des heures. Mais en attendant, un fait demeure : Alexandre Fortin a en poche un contrat de trois ans avec l'une des plus prestigieuses organisations de la LNH. Et son premier camp professionnel, auquel il n'était qu'un simple invité et pour lequel il n'avait apporté que trois costumes, s'est avéré beaucoup plus long que les camps de la plupart des joueurs de son âge qui ont été repêchés.

Beau coup de chance des Blackhawks? Ou belle exploitation d'une inefficience du marché?

À toute épreuve, le blogue de Martin Leclerc.

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