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L'intégration d'un élève transgenre freinée par la bureaucratie

David James Lazure, 14 ans, a annoncé l'été dernier à toute sa famille et à ses amis Facebook qu'il était un garçon. Ses parents ont contacté son école secondaire avant la rentrée scolaire et la direction a établi un plan de match. Or, huit mois plus tard, l'adolescent a décidé de se retirer de l'école. Que s'est-il passé?

Un texte de Pasquale Harrison-Julien

Lorsqu'il commence son secondaire 3, David James a une crainte : les autres élèves. Après tout, ils le connaissaient sous un autre nom quelques mois auparavant. « Je pensais que j'allais me faire intimider. J'avais peur », confie-t-il. Mais pas question de cacher sa transition.

Surprise : les élèves de l'École d'éducation internationale de McMasterville, en Montérégie, l'accueillent à bras ouverts. Les problèmes viendront d'une autre source, froide, administrative : son ancien nom féminin se retrouve un peu partout sur les listes de l'école.

C'est que le ministère de l'Éducation attribue un code permanent à chaque élève, qui révèle le nom et... le sexe de l'élève. Il peut seulement être modifié par Québec; pas par une école. Et, bien que le Directeur de l'état civil permette aux enfants transgenres de changer de nom, elle interdit le changement de la mention du sexe avant d'atteindre la majorité.

Des erreurs qui pèsent gros

Les semaines passent et chaque fois qu'on prononce son ancien nom ou qu'on le projette sur un écran, la douleur s'accumule. Chaque fois, le malaise des enseignants et des autres élèves est palpable.

David James réagit fortement : pour lui, entendre son ancien prénom vient bafouer ses efforts de transition.

L'adolescent compare chaque mention de son ancien nom à un coup de poignard. Au fil des mois, il décide de moins participer en classe, craignant que l'erreur se répète.

Sa mère, Odette Plante, voit l'état de son fils se détériorer. Il faut dire que sa transition a commencé, il prend des bloqueurs d'hormones d'oestrogène et de progestérone. L'impact sur son métabolisme est grand.

La problématique des toilettes le gêne aussi. David James aurait souhaité utiliser les toilettes pour garçons. La direction va plutôt lui rendre disponible une toilette neutre, habituellement destinée au personnel, où il pourra aussi se changer. Mais la confusion règne parfois, des surveillants lui demandent ce qu'il fait là. David James va alors éviter à tout prix d'aller aux toilettes pendant la journée.

Au retour des vacances de Noël, son expérience ne s'améliore pas, même si l'école tente de corriger les erreurs sur les listes de présence. Au printemps, après une rencontre entre David James, sa psychologue et ses parents, une décision est prise : il restera à la maison pour reprendre son souffle.

Une école en apprentissage

La situation de David James a été prise au sérieux dès le début de l'année, assure la directrice de l'École d'éducation internationale de McMasterville. Rencontre avec les parents, mention à tout le personnel pendant la première assemblée générale de l'année scolaire, etc.

Reste qu'il s'agissait là du premier cas d'élève transgenre dans l'école. Ailleurs à la Commission scolaire des Patriotes, deux autres élèves transgenres sont accompagnés par des spécialistes. Un troisième arrivera en septembre.

En juin, le personnel de l'école recevra une formation donnée par Enfants transgenres Canada. Et la directrice, Marie-Claude Tardif, s'est inspirée des lignes directrices adoptées par la Commission scolaire de Montréal (CSDM) pour être en mesure de contourner le problème du code permanent.

Pour elle, le retrait de David James constitue-t-il un échec? « Non. Assurément, ce n'est pas une réussite à 100 %, mais on est tous en apprentissage dans ça », estime Mme Tardif.

Une centralisation de l'information inexistante

La responsabilité de préparer l'entrée d'un élève transgenre est laissée à la discrétion de chaque commission scolaire. La plupart commencent à s'y frotter lorsqu'un premier élève annonce qu'il est en transition.

Au Québec, la CSDM est la première à s'être dotée de lignes directrices. Le document est en train de devenir une référence pour les autres commissions scolaires.

La CSDM a aussi trouvé une solution pour éviter les problèmes causés par le code permanent, qui pourrait potentiellement dénoncer un élève transgenre qui souhaite rester anonyme.

Un « faux » code permanent est créé en début d'année avec le genre et le nom choisi par l'élève. Et ce n'est qu'à la fin de l'année scolaire que la commission scolaire verse toutes les évaluations dans le dossier avec le code permanent officiel.

Mais encore faut-il connaître l'existence du document. Il a été adopté le 23 mars dernier lors d'un conseil des commissaires de la CSDM. C'est la mère de David James qui a soumis une copie à la direction.

Le ministère de l'Éducation et de l'Enseignement supérieur ne planche pas sur un plan global pour l'ensemble des commissions scolaires. Il propose toutefois quelques pistes de solutions dans son Plan d'action concerté pour prévenir et contrer l'intimidation.

Quant au code permanent, le ministère ne peut pas faire grand-chose, car il utilise les données du Directeur de l'état civil du Québec.

Ce dernier est d'ailleurs montré du doigt par les parents d'enfants transgenres comme l'une des sources de l'imbroglio. Alors que les personnes mineures de la Colombie-Britannique, de l'Alberta, de l'Ontario, de la Nouvelle-Écosse et de Terre-Neuve-et-Labrador peuvent légalement changer de sexe, le Québec ne s'est pas encore prononcé sur le sujet.

Au bureau de la ministre de la Justice, Stéphanie Vallée, on assure que celle-ci est très sensible au dossier et qu'un projet de loi sera éventuellement déposé. La date est inconnue.

Mais pour la vice-présidente d'Enfants transgenres Canada, Annie Pullen Sansfaçon, l'attente a trop duré.

Mère d'une adolescente transgenre, Mme Pullen Sansfaçon attend avec impatience le résultat de sa plainte déposée auprès de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse. Une décision prise en février dernier devrait être publiée sous peu.

En attendant, David James fait l'école à la maison. Son angoisse a diminué, son stress aussi. Mais il veut surtout prendre ces quelques mois de répit pour pouvoir retourner à l'école en septembre.

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