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L'ombudsman, conscience de l'information à Radio-Canada

Est-ce d'intérêt public? La question s'est posée avec acuité dans la foulée de la diffusion d'un reportage controversé au Téléjournal de Radio-Canada, à la mi-novembre. Moins d'un mois plus tard, l'ombudsman de la société d'État s'est prononcé. Au-delà de cette décision et des dizaines d'autres qu'il peut rendre dans une année, l'ombudsman pose un regard critique sur le monde de l'information... et sur le monde tout court.

Un texte d'Anne Marie Lecomte

« À la suite de la publication du rapport de l'ombudsman mercredi matin, la direction générale de l'information désire faire le point ... »

C'est ainsi que Michel Cormier a amorcé son mot intitulé « Les leçons de la diffusion du reportage sur Gilbert Sicotte » le 13 décembre 2017, au sujet de la controverse sur les allégations d'abus psychologique visant le professeur de théâtre Gilbert Sicotte, qui a nié toute forme d'abus.

L'une des définitions du mot « leçon » est « avertissement salutaire, enseignement profitable qu'on peut tirer de quelque chose ».

Et il revient précisément à l'ombudsman de Radio-Canada de - non pas tant servir des leçons - mais de réviser le travail réalisé à l'information. Le tout pour déterminer si on a contrevenu ou pas aux normes et pratiques journalistiques que s'impose le service public national. L'ombudsman procède à de telles révisions après la réception de plaintes de la part du public. Dans le cas de ce qui a été convenu d'appeler « l'affaire Sicotte », ce sont plus d'une centaine de plaintes qui ont été déposées au Bureau de l'ombudsman.

Remonter le fil des événements

Pour l'ombudsman il importait de comprendre ce qui s'était passé. « C'est une enquête sur la démarche journalistique, pas sur le sujet, explique l'ombudsman en poste depuis le 1er avril 2016, l'ex-journaliste Guy Gendron. Mon enquête n'est pas sur le harcèlement psychologique, mais sur la démarche qui a mené au reportage ».

L'ombudsman a considéré que ce reportage avait été fait dans les règles de l'art, sauf pour un passage précis dans l'entrevue avec le comédien. Une faille qui est venue « fausser la perception de nombreux téléspectateurs », a écrit Guy Gendron. La direction de Radio-Canada entend à l'avenir « mieux prévoir la réaction à de telles révélations et mieux évaluer le contexte dans lequel elles s'inscrivent ». Les reportages « jugés sensibles » seront scrutés de plus près.

La décision de l'ombudsman, intitulée Parlons de « l'affaire Sicotte », fait 15 pages. Guy Gendron a mis deux semaines à la rédiger. En comparaison, le Conseil de presse du Québec met en moyenne plus d'un an à trancher. « On considère que ça fait partie de notre mandat d'être diligent », affirme Guy Gendron.

Lorsque l'ombudsman montre du doigt une erreur et recommande qu'un reportage soit modifié, voire retiré, la Société d'État peut obtempérer... ou pas.

« On peut même recommander à la limite que des excuses soient présentées aux gens », explique Guy Gendron. Mais les patrons de Radio-Canada ont le dernier mot. « Ils ont leur jugement et peuvent dire : ‘’non on continue à considérer qu’on a rien à se reprocher'' », dit l'ombudsman.

Mais dans tous les cas de figure, « le reproche est public ». La décision de l'ombudsman, envoyée au plaignant et à la direction de Radio-Canada, est publiée sur le site de Radio-Canada. Au vu et au su du grand public qui peut alors se faire sa propre idée.

Faire le pont

Ombudsman est un terme tiré du suédois qui signifie ombud « délégué » et man « homme ». (À noter que CBC a nommé... une femme à ce poste, Esther Enkin.)

La grande mission de cette instance d'appel est de faire le pont. Il y a d'un côté les comportements des journalistes et autres artisans de l'information et, de l'autre, les perceptions que peuvent en avoir les téléspectateurs, les auditeurs ou encore les lecteurs du web. Quand un fossé sépare les deux camps, l'ombudsman entre en scène.

Dans sa révision, l'ombudsman détaille d'abord le contenu des plaintes. Puis il reproduit la réponse fournie dans un premier temps par la direction de l’Information de Radio-Canada aux dites plaintes. Il présente ensuite les arguments des plaignants insatisfaits de cette réponse.

Enfin, il passe à la révision du dossier, le noeud de l'affaire : il lui faut expliquer aux gens de l'information ce qu'ils ont fait de travers au plan déontologique, s'il y a lieu, et aux plaignants pourquoi il leur donne raison ou tort. Chemin faisant, et avec force pédagogie, l'ombudsman décortique les complexités du métier d'informer.

D'Infoman à La Facture...

« Mais que diable allait-il faire dans cette galère? », s'est demandé l'ombudsman en novembre 2014 au sujet de Jean-René Dufort qui, l'été précédent, s'était rendu dans la bande Gaza avec son équipe de l'émission Infoman pour y réaliser un reportage. Cette région du monde sortait tout juste d’une guerre entre le Hamas, mouvement islamiste armé qui gouverne le territoire palestinien, et Israël.

« Le reportage sur Gaza, présenté à l’émission Infoman le 11 septembre 2014, n’a pas respecté les valeurs d’équité et d’équilibre des Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada », avait conclu Pierre Tourangeau, ombudsman de Radio-Canada à ce moment-là.

Dans le cas de Joël Le Bigot, qui avait dans ses propos établi un lien entre l’islam et l’exploitation sexuelle de jeunes garçons, l'ombudsman a conclu que l'animateur de l'émission Samedi et rien d'autre avait contrevenu « aux valeurs de respect contenues dans les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada, de même qu’aux principes de dignité, d’équité et de bon goût que préconisent les politiques institutionnelles ».

C'était en 2016 et Joël Le Bigot « n'était pas content, se remémore Guy Gendron. Il en a parlé en ondes, il s'est plaint, c'est sorti dans les médias, etc. » Dans un autre cas, c'est l'émission La Facture que l'ombudsman avait très sévèrement blâmée, dans une décision s'étalant sur trente pages.

Et lorsqu'une décision invalide la plainte d'un membre du public, c'est ce dernier qui est mécontent. « Il n'y a pas de solution pour faire plaisir à tout le monde, dans la plupart des cas », dit Guy Gendron.

Du haut du 18e étage...

Il arrive que des plaignants insatisfaits de la réponse radio-canadienne portent leur cause devant le Conseil de presse du Québec. D'autres s'adressent d'entrée de jeu aux deux instances. Le Conseil de presse se penche bon an, mal an, sur quelque 300 reportages visés par des plaintes (un seul reportage peut faire l'objet de 160 plaintes).

À Radio-Canada, en 2016-2017, il y a eu 709 plaintes adressées au service de l'information; 27 d'entre elles ont entraîné une révision du Bureau de l'ombudsman. Dans 8 cas, soit 30 %, l'ombudsman a donné raison aux plaignants, en tout ou en partie.

Le bureau de l'ombudsman se trouve au 18e étage de la grande tour à Montréal, avec vue sur la métropole. Guy Gendron assure être au-dessus de la mêlée et nullement inféodé à la direction et au personnel de la programmation de Radio-Canada.

« Moi je réponds au conseil d’administration [...] et, pour les questions administratives, au président-directeur général de Radio-Canada », martèle cet ancien journaliste récipiendaire de prix, qui fut correspondant parlementaire sur la colline à Ottawa puis à l'étranger, de Washington au Moyen-Orient.

Après 35 années « de tévé », consacrées pour l'essentiel à Radio-Canada et pendant cinq ans à TVA, Guy Gendron s'estime bien outillé pour comprendre la réalité de ses ex-collègues. « Je l'ai vécue, moi », dit-il.

Mais fini la collégialité. L'ombudsman fait cavalier seul. C'est une firme externe mandatée par Radio-Canada qui le recrute, sur la recommandation d'un comité de sélection composé en majorité de personnes qui ne sont pas radio-canadiennes... Son mandat de cinq ans ne peut avoir de suite, ni dans le Bureau de l'ombudsman ni ailleurs dans la boîte. « Donc on ne peut pas le récompenser parce qu’il aurait été gentil en lui offrant une autre job, facile, une tablette, non, indique Guy Gendron. Il doit quitter. Il ne peut pas y avoir de retours d’ascenseur. »

L'ombudsman : surtout au sein des médias publics

Les difficultés de la presse écrite ont incité des institutions comme le New York Times et le Washington Post à se départir de leur ombudsman, comme l'a rapporté la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ). Mais des diffuseurs publics tels que la BBC en Grande-Bretagne, ABC en Australie ou encore National Public Radio (NPR) aux États-Unis en ont toujours un. « Ça vient un peu avec le mandat, public, de rendre des comptes », affirme Guy Gendron qui précise que son homologue à CBC, Esther Enkin, préside l'Organisation internationale des ombudsmans de presse (ONO).

Est-ce d'intérêt public?

Quand un journaliste croit détenir une bonne histoire, la question qu'il se pose, ou qu'il doit se poser, est la suivante : est-ce d'intérêt public?

Dans sa décision sur « l'affaire Sicotte », l'ombudsman de Radio-Canada explique qu'« il n'existe pas de test infaillible permettant de distinguer ce qui est d'intérêt public et ce qui ne l'est pas ». Jadis, l'inceste, la violence conjugale, la conduite en état d'ébriété, le taxage, l'intimidation, la contraception, l'avortement, la mort assistée, l'homophobie ou le sexisme « faisaient partie de ces choses dont il valait mieux ne pas trop parler », rappelle Guy Gendron.

C'est fini. Les tabous d'hier sont les scandales d'aujourd'hui. « L'évolution de la société amène une relecture constante de ce qui sépare les comportements acceptables de ceux qui ne le sont pas », dit l'ombudsman de Radio-Canada.

Et la relecture, qui doit la faire au final?

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