L'Organisation des Nations unies, qui fête ses 70 ans, subit maintes critiques, même si son action est reconnue comme indispensable dans de nombreux domaines. Dialogue avec un porte-parole de l'ONU.

Une entrevue de Michel Désautels à Désautels le dimanche

Entretien avec David Malone, sous-secrétaire général de l'ONU et recteur de l'Université des Nations unies à Tokyo.

1. Il est très facile d'être critique et de dire, en regardant la planète, que l'ONU est tombée bien à court de son mandat. Qu'en pensez-vous?

Le deuxième secrétaire général des Nations unies, le Suédois Dag Hammarskjöld, disait de l'ONU qu'elle n'avait pas été créée pour nous amener au paradis, qu'elle avait été créée pour éviter qu'on prenne le chemin de l'enfer.

Je pense que la vérité est vraiment là : que l'ONU n'a jamais été appelée à réussir dans tous ses objectifs, que le conflit est parfaitement normal dans le monde animal, dans le monde humain, et que c'est la gestion du conflit - éviter le pire - et mettre fin aux difficultés aussi rapidement que possible qui sont des objectifs à peu près gérables pour les Nations unies.

Dans les domaines du développement et des droits de la personne, il y a eu un progrès très important. Nous sommes très loin de là où nous étions en 1948.

2. Au cours des dernières années, l'ONU, ses fonctionnaires et ses représentants sont devenus des cibles. Il est de plus en plus difficile pour l'organisation d'exercer son mandat. Ça vous préoccupe?

Oui. Et ce qui me préoccupe encore plus, presque, c'est que ce mouvement a tendance à contaminer aussi des organisations strictement humanitaires qui font un travail extraordinaire, particulièrement le système de la Croix-Rouge internationale qui, très longtemps, a été à l'abri d'attaques, qui était respecté un peu partout dans le monde.

Mais avec l'implication grandissante des Nations unies et d'autres acteurs internationaux dans les guerres civiles, les guerres civiles étant particulièrement vicieuses très souvent, le manque de respect pour tout ce qui est humanitaire malheureusement s'est répandu.

3. Les conflits sont plus complexes que jamais. Comment entrevoyez-vous le rôle que peut encore jouer l'ONU sur le plan de la diplomatie?

Je pense qu'il y a un nouveau risque posé par la présence et l'activité militaire des deux grandes puissances que constituent les États-Unis et, sur le plan militaire, la Fédération russe. Actives sur un même terrain sans coordination - à ce que l'on sache -, le risque d'une bévue d'une part ou d'autre, d'une bavure militaire, est important. Et donc, ça va demander une gestion très, très, très prudente dans les deux capitales.

Ce terrain syrien s'avère réellement empoisonné pour les acteurs internationaux qui ont été prêts à s'y impliquer. Sur le plan des guerres civiles, les risques sont aussi assez importants, puisque dans ces guerres, il y a beaucoup de participants que la communauté internationale a même du mal à identifier. On en sait très peu.

Gérer ou tenter de gérer un processus de paix visant une guerre civile avec de multiples parties belligérantes, c'est extrêmement difficile par rapport à un conflit entre deux pays dont les gouvernements nous sont bien connus.

4. Il y a une tendance lourde à refuser les règles du multilatéralisme. Certains des gros joueurs sur la planète sur le plan militaire ne veulent pas passer par l'ONU, et ça, c'est un vrai problème!

C'est vrai, mais là, je suis peut-être moins inquiet que vous, parce qu'on voit qu'il y a une très nette préférence parmi les grands de faire avaliser leurs [actions] par le Conseil de sécurité. Évidemment, si ce n'est pas possible, si leur préférence est rejetée, ils ont la possibilité d'agir unilatéralement. Nous l'avons vu en Ukraine, nous le voyons en Syrie.

Nous avons aussi malheureusement vu l'Occident dépasser de loin le mandat qui avait été conféré à l'OTAN par le Conseil de sécurité pour protéger des civils en Libye. Dépassement qui a mené directement à la mort de l'ex-président Kadhafi, qui a été extrêmement mal accueillie non seulement en Chine et en Fédération russe, mais dans une très grande partie du Tiers-Monde, notamment en Afrique. Donc ça, c'est une bavure occidentale. Il n'y a pas que les autres qui commettent des erreurs.

5. Le Canada, compte tenu de sa taille relative, a toujours joué un rôle important au sein de l'ONU, et pas seulement avec l'arrivée des Casques bleus de Lester B. Pearson. Mais au cours des dernières années, force est d'admettre que le Canada s'est retiré du jeu.

Je pense que vous avez raison. Pour le Canada, le monde est très accueillant. C'est la forme de notre société, c'est l'accueil que le Canada a réservé aux réfugiés, aux autres à travers son histoire. Mes arrière-grands-parents étaient réfugiés économiques irlandais, par exemple, et ça, c'est très admiré.

Deuxièmement, le Canada a fait preuve d'une grande créativité diplomatique, notamment en ce qui a trait à ses premiers ministres - je pense à deux Québécois, par exemple, Louis Saint-Laurent et Pierre Elliott Trudeau. Il y avait une créativité, il y avait une volonté de s'investir, et on n'avait pas peur d'échouer, parce qu'on avait surtout envie de réussir dans la construction de la paix internationale. Et sur le plan du développement des droits de l'homme, nous avons beaucoup contribué.

Il y a eu un fléchissement depuis quelques années, et internationalement, ce fléchissement est bien sûr très remarqué, regretté poliment, parce que chaque pays gère sa vie politique et établit ses propres priorités. Mais c'est tout de même assez remarqué.

Écoutez des extraits d'un reportage de Pierre Trottier, diffusé en 1991 à Dimanche magazine sur les premières années de l'ONU :

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