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La Catalogne, terreau d'une nouvelle génération de terroristes

Deux semaines ont passé depuis les attentats de Barcelone et de Cambrils, qui ont fait 15 morts et 126 blessés, les 17 et 18 août. La population catalane se demande encore comment ces attaques ont pu être menées par de jeunes musulmans qui semblaient parfaitement intégrés dans la société.

Un texte de Sylvain Desjardins

Nous sommes retournés à Ripoll, en Catalogne, la petite ville de 10 000 habitants où résidaient les 12 terroristes. Dans ce quartier résidentiel où habitaient certains des jeunes terroristes, le terrain de soccer est envahi par les ados. Certains jouent au ballon, d’autres fument des joints en cachette, les filles se tiennent un peu à l’écart et font semblant de ne pas regarder les garçons.

Rien n’y paraît… mais la plupart de ces jeunes sont encore sous le choc. Quand ils voient des journalistes arriver, ils se braquent et prétendent n’avoir rien à dire. Et puis les langues se délient. Un peu. Personne ne voudra dire son nom.

« C’étaient des gars avec qui on était amis. Quand la nouvelle de l’attentat à Barcelone est sortie, je me suis dit que c’était sûrement un mensonge, une invention. C’était impossible! » nous dit un des plus âgés.

Un petit maigrichon nous confie que sa tante était la conjointe d’un des terroristes. « La famille est touchée », glisse-t-il à voix basse. « On essaie de ne plus y penser. »

Ils affirment tous qu’il n’y a pas plus d’animosité qu’avant entre les jeunes Catalans de souche et ceux d’origine marocaine. À les entendre, il n’y a pas de différence. Une fille qui paraît avoir 17 ans précise : « Depuis quelques jours, on croise des Marocains qu’on ne voyait plus. Ils reviennent, ils ont besoin de nous voir, eux aussi ont besoin de soutien. »

La jeune fille est lancée, elle enchaîne : « Dans les jours qui ont suivi les attentats, quand j’entendais des gens insulter les terroristes, j’avais le réflexe de les défendre. Ils étaient mes amis! Mais après, je me suis dit : "C’est vrai, ils ont raison." Pour moi, ceux qui ont fait ça étaient de bonnes personnes, c’est l’imam qui leur a retourné le cerveau. »

Nouria Perpinià a connu les 11 jeunes Marocains impliqués dans les attentats. En tant qu’éducatrice, elle les a côtoyés tous les jours pendant des années.

Elle connaissait mieux Younès Abouyaaqoub, son voisin, celui qui était au volant de la camionnette qui a fauché les passants et tué 14 personnes sur La Rambla, à Barcelone. « Une semaine avant, Younès est venu me montrer sa nouvelle moto! Rien ne pouvait laisser croire qu’il deviendrait l’oeil de la tempête. »

La communauté marocaine de Ripoll, qui regroupe un peu plus de 600 personnes, cherche aussi à comprendre ce qui a pu se passer dans la tête de ces jeunes. Certains craignent que les relations avec les Catalans se détériorent avec le temps. C’est l’avis du doyen des clients du café Esperanza, situé au centre-ville.

Entre deux parties de dames, Hamadi nous confie son inquiétude : « Pour le moment, tout va bien, mais les gens vont rentrer de vacances dans les prochains jours. On verra comment ils réagissent. » Hamadi habite à Ripoll depuis 30 ans. Il connaît tout le monde ici.

Pour lui, la solution au terrorisme est assez simple : « Il faut surveiller les nouveaux qui débarquent dans le village. Comme cet imam qui est arrivé il y a deux ans. Et c’est le gouvernement, la police, qui doit faire ça. C’est à eux de nous dire s’il faut se méfier. »

L’imam dont tout le monde parle, c’est Abdelbaki Es Satty, un Marocain qui dirigeait les prières à l’une des deux mosquées de Ripoll. Il est considéré par la police comme le chef de la cellule locale de terroristes. Il est mort dans l’explosion de la maison qui abritait leur arsenal, deux jours avant les attaques.

Tous les yeux se tournent vers les responsables de la mosquée où prêchait Es Satty, qui était fréquentée par la plupart des jeunes qui ont participé aux attentats.

Le nom de Younès Abouyaaqoub, le tueur au camion-bélier, apparaît encore aujourd’hui au tableau des donateurs bien en vue à l’entrée de la mosquée.

On sait maintenant que l’imam avait déjà été condamné en justice pour trafic de drogue. Le secrétaire de la mosquée, Hamou Minhaj, est catégorique : il n’a commis aucune erreur quand il a embauché l’imam.

Il s’attend à ce que les règles changent et que la police soit plus exigeante à l’avenir. Il précise tout de même : « On va contrôler encore plus le contenu des prêches et aussi les relations avec les jeunes fidèles en dehors de la mosquée. »

« Il faut l’admettre, une grande partie des Marocains qui ont émigré ici proviennent de zones rurales, peu développées, et beaucoup sont illettrés. » C’est le secrétaire à l’Immigration du gouvernement catalan, Oriol Amoros, qui parle.

Grand partisan de l’intégration, il pilote des réformes visant à améliorer l’accès à l’éducation et à l’égalité pour les communautés immigrantes. Il soutient toutefois que les parents, les familles, ont largement failli dans leur rôle de mentors auprès de leurs enfants.

« On a le sentiment que ces familles n’ont pas su guider leurs enfants. Ces jeunes sont laissés à eux-mêmes. Il faut l’avouer, la communauté marocaine représente un problème pour notre société. Le chômage, la pauvreté... Il faut renverser cette situation. Sinon, nous allons vivre les mêmes problèmes qu’en France, en Belgique et au Royaume-Uni. »

Lurdès Vidal est d’accord. Cette professeure spécialiste de la radicalisation islamiste pense qu’une grande partie des parents de familles immigrantes ne sont pas suffisamment informés pour comprendre et détecter les signes de radicalisation de leurs enfants.

Elle-même est prise au dépourvu. La découverte de la cellule terroriste de Ripoll la force à revoir ses analyses. Ces jeunes n’ont rien en commun avec les profils connus des autres terroristes qui ont frappé en Europe.

« Ce sont des jeunes qui ont fait des études ou qui avaient un travail bien rémunéré. Pour moi, il y a une rupture qui s’opère sur la question identitaire ».

Elle soutient que ce n’est pas tant le facteur religieux qui est en cause. « Oui, la religion leur fournit un cadre de pensée et donne une légitimité à leurs actes. Mais c’est le discours politique qui les motive. La rupture s’opère quand le jeune s’identifie aux victimes musulmanes du monde entier. » Et c’est ce qui s’est produit à Ripoll, selon elle.

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