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La colère sourde des progressistes du Vermont

Il y a des États où les électeurs croyaient carrément impossible une défaite d'Hillary Clinton. C'est le cas du Vermont, où la candidate démocrate a récolté presque deux fois plus de voix que Donald Trump. Pour les Vermontois progressistes, les lendemains de cette élection ont des airs de cauchemar.

Un texte de Janic Tremblay

Karen et Mark Freudenberger font réchauffer de la soupe achetée à la hâte, ce soir, au supermarché. Au lendemain de l'élection de Donald Trump à la présidence, ils sont encore bien trop accablés par la fatigue et le chagrin pour cuisiner quoi que ce soit.

Les sillons qui grèvent leurs visages traduisent une courte nuit ponctuée de crises de larmes. Et ce n'est pas terminé. Le couple évoque ce qui attend les réfugiés syriens en attente d'une réponse des États-Unis, et les yeux de Mark s'embuent.

En dressant la table, il attrape une bouteille de vin. « C'est une nécessité ce soir », dit-il. Lui et bien d'autres habitants de Burlington ont une immense peine à noyer.

Karen et Mark Freudenberger, qui s'expriment dans un français impeccable, ont vécu de nombreuses années à Madagascar. Ils y étaient coopérants. Ils sont épris de voyage, de culture étrangère et se décrivent comme des citoyens du monde, comme en témoignent les clichés qui décorent les murs de la résidence familiale.

Depuis leur retour aux États-Unis, Karen a notamment créé une chèvrerie pour permettre aux immigrants africains et népalais de continuer à manger cette viande qui est plutôt rare au Vermont.

Les Freudenberger sont très politisés et instruits. Leurs deux filles habitent en ce moment à l'étranger. L'une vit toujours à Madagascar, l'autre est à Copenhague pour un stage universitaire.

L'annonce de la victoire de Trump a fait pleurer cette dernière toute la journée, affirme Karen.

Karen est encore sous le choc du choix de la population. « C'est difficile d'imaginer notre avenir durant les quatre prochaines années, dit-elle. Je connais très peu de gens qui sont contents du résultat. »

Tout les inquiète : le racisme et le sexisme du futur président, les nominations à venir à la Cour suprême, la renégociation annoncée du traité de non-prolifération nucléaire avec l'Iran, le repli des États-Unis sur la scène internationale et, par-dessus tout, la négation du changement climatique.

Malgré tout, Mark tente de rester philosophe et que le moment est instructif pour les Américains, mentionnant la nécessité de comprendre la colère et le sentiment d'exclusion de la classe ouvrière de la « Rust Belt », de penser à l'avenir du pays et de rétablir le dialogue et la compréhension mutuelle.

Karen penche davantage pour l'action politique. Elle plaide en faveur d'une mobilisation sociale forte et immédiate. Sans cela, elle craint de voir la situation dégénérer rapidement pour les femmes, les Noirs, les Latino-Américains et les personnes handicapées.

Tous deux s'entendent pour dire qu'il est impensable de rester à ne rien faire.

JOHANNE LOGUE LARSON

L'infirmière Johanne Logue Larson a aussi perdu ses élections. Même si elle refuse d'envisager l'avenir avec pessimisme, elle n'arrive toujours pas à croire ce qui s'est passé dans son pays le soir du 8 novembre.

Ce qui l'inquiète le plus, ce sont les nominations à venir à la Cour suprême des États-Unis. Comme tant d'autres, elle redoute la nomination de juges ultraconservateurs et un éventuel recul sur la question du droit à l'avortement.

Les milieux pro-vie tentent depuis des années de faire renverser l'arrêt Roe c. Wade, qui a consacré le droit des femmes à disposer de leur corps pendant les premiers mois de la grossesse.

« Selon moi, depuis longtemps, les États-Unis ont été un exemple de tolérance et d'ouverture pour le reste de la planète, affirme-t-elle. Maintenant, je me dis que nous ne sommes peut-être plus si différents des autres. »

JULES WETCHI

Jules Wetchi vient juste de faire bénir son eau par le prêtre de la cathédrale Immaculée-Conception de Burlington. Le médecin d'origine congolaise poursuit sa formation en santé publique à l'Université du Vermont.

Il fréquente de nombreux immigrants venus d'Afrique, notamment pour obtenir une messe en français par semaine pour ce groupe. Les promesses de Donald Trump sur l'immigration le troublent beaucoup.

Il parle de discrimination, mais surtout, il craint un effet boule de neige, les immigrants étant mal perçus dans la population en général et ayant encore plus de mal à trouver du travail et à s'insérer dans la société américaine.

Il rappelle qu'on ne quitte pas son pays natal sans raison. Beaucoup fuient la misère et la dictature. Mais Jules reste optimiste. Il croit que Donald Trump ne fera pas tout ce qu'il a dit. Il se raccroche d'ailleurs à la promesse qu'il a formulée dans son discours de victoire : celui d'être le président de tous les Américains.

LES ENGEL

La somptueuse bibliothèque de la famille Engel regorge de classiques français où les oeuvres de Camus côtoient celles de Gide, de Sartre et de Malraux. Les oeuvres contemporaines comme Le capital au XXIe siècle, de Thomas Piketty, ou La sixième extinction, d'Elizabeth Kolbert, trouvent aussi leur place au milieu de dictionnaires sur la musique ou de recueils sur l'art.

Les Engel viennent régulièrement au théâtre à Montréal, où ils sont également abonnés au Musée d'art contemporain. Ces intellectuels sont venus s'installer au Vermont pour leur retraite après avoir passé l'essentiel de leur vie active à New York.

La vie politique, c'est important pour les Engel. Leur douleur est encore vive après l'élection du candidat républicain.

Dana s'attendait à applaudir la première femme présidente des États-Unis. Incrédule, elle a plutôt été témoin de la prise de pouvoir d'un candidat populiste de droite qui n'a jamais occupé une fonction gouvernementale.

Elle s'esclaffe en examinant les noms de tous ceux qui sont pressentis pour faire partie de l'équipe du milliardaire. Rudy Gulliani, Newt Gingrich, Chris Cristie, Sarah Palin : aucun ne trouve grâce à ses yeux.

Elle promet de se battre, de participer aux manifestations et de faire entendre sa voix. Elle aurait pu aller faire du porte-à-porte pour les démocrates au New Hampshire à l'occasion de cette élection, mais elle a choisi de passer son tour. Elle le regrette maintenant.

Michel ne pouvait pas croire, lui non plus, que le pays voterait Trump. Il savait que les hommes blancs sans éducation allaient le soutenir, mais il n'aurait jamais pensé qu'ils seraient si nombreux et l'aideraient à ce point dans la « Rust Belt ». Il est particulièrement soucieux de la gestion des grands dossiers internationaux et rappelle l'incompétence de Donald Trump à ce chapitre.

Tout à coup, le téléphone sonne. Au bout du fil, le fils des Engel, Seth, est dans tous ses états. Il est installé en Californie et a travaillé très fort pour le Parti démocrate au cours des derniers mois.

Il est encore atterré par le résultat du scrutin. Il raconte les propos racistes et misogynes qu'il lit sur Twitter depuis quelques heures, rappelle que des élèves du primaire ont chanté Build that wall (« Construisons ce mur ») dans la cafétéria de l'école et se met à pleurer au téléphone.

Il pense que Bernie Sanders aurait pu faire mieux qu'Hillary. Ses parents n'en sont pas si sûrs. « Ressaisis-toi! lui ordonne Dana. Maintenant, plus que jamais, il faut se battre! »

La présidentielle américaine 2016 - notre section spéciale

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