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La commission Charbonneau vue par nos journalistes

Après 263 jours d'audiences, quelque 300 témoins entendus et des centaines de textes et de reportages, produits à un rythme effréné, le tout couronné par un rapport de 1741 pages, que nous reste-t-il à nous, journalistes, de la commission Charbonneau? Eh bien, des souvenirs, nombreux, de moments marquants, de témoins émouvants, stupéfiants, des anecdotes à partager avec vous, pour le simple plaisir.

François Messier - journaliste web pour la commission Charbonneau

Ce qui m'a le plus renversé : Ex-aequo, la collusion des grandes firmes de génie québécoises, fleuron du Québec Inc., et l'hypocrisie de notre système de financement politique, dont on vantait si facilement les mérites.

La collusion d'entrepreneurs en construction avait été en partie éventée par les médias, mais le complot dans lequel étaient impliquées les plus importantes firmes de génie du Québec a bel et bien été mis au jour par la commission, grâce d'abord au témoignage de Michel Lalonde.

Les révélations concernant le financement sectoriel et le recours aux prête-noms ont anéanti le mythe voulant que les citoyens soient au cœur du système de financement politique. La classe politique le savait, mais s'emmurait dans un silence complice.

Le témoin qui m'a le plus marqué : Au-delà des témoins-vedettes et de leurs révélations stupéfiantes, je retiens ces témoins dont la vie a été broyée, ne serait-ce que temporairement. Deux d'entre eux me viennent en tête spontanément :

L'entrepreneur Normand Pedneault a fondu en larmes en racontant comment ses deux frères avaient été molestés par des fiers-à-bras liés à la FTQ-Construction qui voulaient imposer leur main-d'œuvre sur un chantier de la Côte-Nord.

Quant à l'ingénieure Karen Duhamel, elle a été confrontée à des manœuvres frauduleuses chez Genivar dès le début de sa carrière. Elle a eu le courage de dénoncer, mais ses patrons puis l'Ordre des ingénieurs l'ont ignorée.

Après avoir quitté l'entreprise pour des raisons de principe, elle a eu du mal à être réembauchée, puisque les employeurs potentiels vérifiaient ses références auprès de... Genivar. Elle travaille aujourd'hui pour la Ville de Montréal.

Catherine Kovacs - journaliste télé pour la commission Charbonneau

Ce qui m'a le plus renversée : Celui qui m'a le plus renversée, c'est l'ex-ingénieur de la Ville de Montréal Luc Leclerc. Tout à fait décontracté devant l'énormité de ses propos.

Il recevait des cadeaux, des jambons, des serviettes, du vin, c'était pour services rendus. Joueur de golf invétéré, il s'est même retrouvé en compagnie du parrain de la mafia Vito Rizzuto, un homme avec un sens de l'humour, avait-il déclaré devant les procureurs médusés.... Non, mais je rêve! Aucun remords!

Son témoignage était hallucinant : que de candeur et de désinvolture, je n'avais jamais vu ça!

Le témoin qui m'a le plus marqué : C'est incontestablement Nicolo Milioto, monsieur Trottoir, une véritable caricature. Sa moue arrogante, ses grosses mains de travailleur et ses réponses tout alambiquées lorsqu'il s'agissait de parler de ses rencontres au café Consenza avec Nicolo Rizzuto père, le défunt patriarche du clan mafieux. Ses explications lorsqu'il racontait pourquoi il cachait dans ses bas l'argent qui s'y échangeait, parce qu'il avait peur des voleurs....

Que faisait-il avec l'argent que lui remettaient au café des entrepreneurs? Eh bien, il allait à l'épicerie acheter de la viande pour Nicolo Rizzuto père, un homme qu'il respectait. C'était irréel, on était dans un film!

Bernard Leduc - journaliste web pour la commission Charbonneau

Ce qui m'a le plus renversé : Laval... On en sait beaucoup, on ne peut plus rien en dire. Un interdit de publication pèse sur les témoignages donnés à la commission en raison de procès qui ne devraient pas commencer avant 2019. Et pourtant, Laval, ça ne s'oublie pas.

Le 9 mai 2013, l'UPAC fait une rafle unique dans l'histoire du monde municipal : 37 arrestations, des entrepreneurs, des ingénieurs, des avocats, des notaires, deux hauts fonctionnaires... et le maire, Gilles Vaillancourt. Le système de collusion et de corruption qui régnait à Laval est démantelé, annonce l'UPAC.

Mais une fois cela dit, qu'en a-t-on su? Eh bien, beaucoup. Grâce à la commission. Car dans les semaines qui suivent, les témoins défilent, se confessent en grand nombre et nous donnent non pas un simple aperçu, mais la vue d'ensemble, sans faux-fuyants. Oui, bien content de ne pas avoir eu à attendre jusqu'au procès pour savoir...

Le témoin qui m'a le plus marqué : JB : « Hello ». VR : « Hey ». JB : « Hello ». VR : « Yeah, Joe ». JB : « Yeah ». VR : « How are you doing? ». JB : « Where are you? ». VR : « Home. I was taking a nap ». - Opération colisée, extrait d'écoute électronique, 15 février 2003

Jeudi, 13 mars 2014, les écoutes électroniques se succèdent, fascinantes, déroutantes. Puis, alors que l'épuisement nous gagne, l'enquêteur Éric Vecchio présente à la commission une conversation qui bouleverse un témoignage rendu un an plus tôt.

En février 2013, l'ex-PDG de Construction Garnier, Joe Borsellino (JB), jurait n'avoir jamais entretenu de liens avec la mafia. Seulement, VR, explique Vecchio, n'est nul autre que Vito Rizzuto. Et pour dissiper tout doute, l'enquêteur présentera ensuite deux autres conversations, cette fois, entre M. Borsellino et Nick Rizzuto, fils du parrain.

Éric Plouffe - journaliste radio pour la commission Charbonneau

Ce qui m'a le plus renversé : C'est l'opacité et l'extrême méfiance de la commission à l'égard des journalistes. Nous avons éprouvé à maintes reprises des difficultés à obtenir de l'information ou des précisions pour mener à bien notre travail.

J'ai l'impression que nous étions perçus à certains moments comme des indésirables. Une impression qui s'est maintenue jusqu'à la fin, avec le refus de nous permettre de consulter le rapport à huis clos pour nous donner un peu de temps, histoire d'être en mesure de bien servir nos auditoires.

Mon personnage préféré : Denis Vincent, un proche de l'ex-président de la FTQ-Construction Jean Lavallée, n'est pas un témoin de la commission, mais c'est le personnage qui m'a le plus fasciné lors des audiences en raison de l'aura de mystère l'entourant.

L'homme d'affaires et pilote d'hélicoptère de la Mauricie a été décrit dans le rapport final de la commission comme un « personnage au profil énigmatique » et qui « aurait entretenu des liens avec les Hells Angels en participant à une fête organisée par ce groupe de motards ».

Cela reste à être prouvé, mais, bref, j'aurais aimé entendre Denis Vincent devant les commissaires plutôt que seulement dans des extraits d'écoute électronique.

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