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La Corée du Nord aux Jeux olympiques, une histoire de diplomatie sportive

Les deux Corées mettront leur rivalité de côté et défileront ensemble, sous le drapeau unifié, lors de la cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques de Pyeongchang. Un réchauffement diplomatique qui montre une fois de plus que le sport influence parfois la politique. Explications.

Un texte de Daniel Blanchette Pelletier

Il y a quelques semaines à peine, la participation du régime de Pyongyang aux Jeux de Pyeongchang, du 9 au 25 février, était incertaine.

Mais le dirigeant nord-coréen Kim Jong-un a repris in extremis les pourparlers de paix avec son voisin du Sud. Les communications entre les deux pays étaient rompues depuis deux ans.

« C’est vraiment un exemple de stratégie diplomatique par le sport qu’on a là », estime Maxime Desirat, un géographe qui a consacré sa maîtrise à la géopolitique du sport.

Les JO, un exercice diplomatique

Les Jeux olympiques représentent une rare occasion pour la Corée du Nord de se faire valoir sur la scène internationale, autrement que pour ses différends avec d’autres pays du monde. Les tirs de missiles du régime ont été décriés par la communauté internationale l’an passé, et ont attisé les tensions dans la péninsule coréenne.

« Il y a un potentiel d’images énorme pour l’État, qui se sert avant tout du sport comme un outil de projection de l’image du régime, comme une vitrine », poursuit Maxime Desirat.

Le professeur de gestion publique à l’Université de Lausanne, en Suisse, Jean-Loup Chapelet, n’est pas non plus étonné que Kim Jong-un ait adouci son discours pour assurer sa présence à Pyeongchang.

« C’est très malin diplomatiquement, parce que ça lui permettra de faire reconnaître en quelque sorte la Corée du Nord pendant une période où c’est la Corée du Sud qui sera mise en valeur », note-t-il, évoquant notamment l’importance de la cérémonie d’ouverture.

« Il ne faut pas oublier non plus que ces deux pays sont en concurrence depuis toujours, depuis la guerre de Corée, poursuit le professeur. Ils n’ont pas signé l’accord de paix et sont formellement encore en guerre. »

Les Jeux de Pyeongchang se tiendront d’ailleurs à proximité de la zone démilitarisée qui sépare la péninsule coréenne, une raison de plus pour la Corée du Sud d’ouvrir le dialogue et d’apaiser la tension dans cette région du monde.

Contrairement aux craintes exprimées par la communauté internationale, ni Jean-Loup Chapelet ni Maxime Desirat ne croient que la Corée du Nord oserait poser un geste de provocation juste avant – ou même pendant – les Jeux.

« Il y aurait des représailles américaines très fortes et ce serait de nouveau la guerre, estime Jean-Loup Chapelet. Ils ne vont pas risquer ça. »

D’autant plus qu’il y a « une trêve olympique internationale, reconnue par l’ONU et promue par le CIO lors des Jeux olympiques », ajoute Maxime Desirat.

Il s'agira de la 27e participation de la Corée du Nord à ce rendez-vous international dans le monde du sport.

Une longue tradition olympique

La première présence olympique de la Corée du Nord remonte aux Jeux d’hiver de 1964, à Innsbruck, en Autriche.

Sa participation aux JO d’hiver n’a toutefois pas été constante, n’ayant été représentée que lors de 7 des 12 récentes éditions. Ses derniers jeux d’hiver sont d’ailleurs ceux de Vancouver, au Canada.

La Corée du Nord a par contre pris part à tous les Jeux d’été depuis Munich, en Allemagne, en 1972, à deux exceptions près, soit ceux de Los Angeles (boycottés par une quinzaine de pays du bloc communiste en 1984) et de Séoul, en Corée du Sud, en 1988.

Tensions avec la Corée du Sud

Les Jeux olympiques de Pyeongchang seront donc les premiers auxquels participe la Corée du Nord dans la péninsule, puisqu’elle avait boycotté ceux organisés à Séoul, en 1988.

La Corée du Sud avait refusé de tenir un événement conjoint avec sa rivale du nord. L’année avant les Jeux, deux agents nord-coréens avaient même posé une bombe dans un avion de Korean Air, qui avait tué tous les passagers à bord, dans une tentative de nuire au déroulement de l’événement sportif.

Les relations entre les deux pays se sont cependant réchauffées plus tard, les Corées ayant défilé sous un drapeau unifié lors des cérémonies des Jeux olympiques d’hiver et d’été tenus entre 1998 et 2007. Elles ont cependant compétitionné séparément.

Une bonne performance malgré tout

Dans son histoire olympique, la Corée du Nord a remporté un total de 56 médailles, une bonne récolte considérant l’isolation du pays sur la scène internationale, sa taille et son économie, selon les deux experts.

C’est à Barcelone, en 1992, que la Corée du Nord a récolté le plus de médailles, soit 9 au total, dont 4 d’or, comme à Londres 20 ans plus tard en 2012.

La Corée du Nord a aussi bien performé à Rio de Janeiro, au Brésil, il y a deux ans.

Les Jeux d’été sont d’ailleurs ceux où la Corée du Nord s’illustre le mieux, ayant récolté des médailles chaque fois. Au total, seules 2 des 56 médailles olympiques de la Corée du Nord proviennent de Jeux d’hiver.

Le pays est aussi reparti bredouille de six Jeux olympiques.

Les athlètes nord-coréens ont aussi davantage de succès dans des sports de combat, comme la lutte, la boxe et le judo. Mais c’est en haltérophilie qu’ils ont cumulé le plus grand nombre de médailles – dont d’or – de l’histoire du pays. « C’est un sport dans lequel on montre ses muscles, ce qui colle bien avec la doctrine militaire du régime », note Maxime Desirat.

Les athlètes, des « héros nationaux »

Le sport est important pour le régime nord-coréen, même si les ressources financières n’ont pas toujours été au rendez-vous.

« Le sport est pratiqué en Corée du Nord, pour autant que le gouvernement l’autorise, et autorise ses athlètes à participer à des compétitions internationales », explique Jean-Loup Chapelet.

L’argent est maintenant investi dans la construction de complexes sportifs et le développement d’athlètes d’élite, « qui ont accès à un programme d’entraînement particulier et un soutien étatique total parce que le sport est un enjeu diplomatique pour la Corée du Nord », rappelle-t-il.

Ces derniers ont généralement de meilleures conditions de vie que le reste de la population.

Les athlètes victorieux sont traités en héros à leur retour au pays, défilant dans les rues de la capitale, Pyongyang, et recevant des prix allant de voitures à des appartements de luxe. Il s’agit d’ailleurs d’un incitatif pour les encourager à bien performer et rendre fier leur pays.

À l'inverse, des médias ont parfois rapporté que les athlètes qui performent moins bien pouvaient être punis par le régime. Des informations difficiles à vérifier, selon les deux experts.

Risque de défection des athlètes

Pour certains pays aux régimes plus autoritaires, la défection des athlètes pose parfois un risque. Mais ce ne serait pas le cas pour la Corée du Nord, dont aucun athlète n’a profité des Jeux olympiques pour s'enfuir.

Les athlètes coréens seraient d’ailleurs étroitement surveillés. Ils n’auraient pas le droit de se mêler aux autres ni de partir à la découverte du pays où se tiennent les Jeux, selon des témoignages rapportés par la presse étrangère.

« Les athlètes de Corée du Nord et leur délégation ne logeront pas au Village olympique de Pyeongchang, puisque tout a déjà été organisé sans eux. Il est question qu’ils logent sur un bateau et soient donc très contrôlés », suppose Jean-Loup Chapelet.

Le professeur doute aussi fortement qu’ils choisissent la Corée du Sud où faire défection. « En général, les athlètes laissent des parents, voire des enfants derrière eux », ajoute-t-il. Fuir mettrait donc à risque leurs proches laissés derrière eux en Corée du Nord.

Il y a la politique… et le sport

Considérant ses violations des droits humains et sa relation avec la communauté internationale, la Corée du Nord devrait-elle être bannie des Jeux olympiques?

« La Corée du Sud ne peut pas interdire à la Corée du Nord de participer, puisqu’elle a un comité olympique reconnu par le CIO », rappelle dans un premier temps Jean-Loup Chapelet.

La politique et le sport sont deux mondes séparés, poursuit-il. « Il faudrait une autre raison, plus sportive, qu’une raison politique pour bannir la Corée du Nord. »

En théorie, le Comité national olympique nord-coréen est indépendant et « n’a rien à voir avec ces lancements de missiles et le nucléaire ».

Le professeur admet cependant que ce n’est pas tout à fait vrai, puisque le comité dépend étroitement du gouvernement nord-coréen. « Là-bas, le sport dépend totalement de la politique », soutient-il.

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