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La crise du disque vue par le fondateur du GAMIQ

Le Gala alternatif de la musique indépendante du Québec (GAMIQ) distribuera les honneurs dimanche soir au Lion d'Or. Occasion idéale, donc, pour discuter avec le fondateur du GAMIQ et du Musée du rock'n'roll québécois de la crise du disque, des plateformes de diffusion d'ici et d'ailleurs et de la spécificité des artistes de la marge. Conversation éclairante.

L’industrie de la musique est en crise. Vous le savez. Mais est-ce que tous les artistes vivent cette période trouble avec les mêmes craintes et préoccupations? Selon Patrice Caron, nombre d’artistes qui seront en lice pour les trophées remis au 11e GAMIQ ce week-end ont une perspective différente des secousses sismiques qui ébranlent le milieu.

« Ce qu’on touche comme clientèle, c’est un mélange de ceux qui veulent [faire de la musique] et de ceux qui en font de toute façon, note Caron. Ceux qui veulent, ce sont ceux qui transitent par le GAMIQ avant d’être admissibles à l’ADISQ [Association québécoise de l’industrie du disque, du spectacle et de la vidéo]. Et il y en a d’autres qui n’essaieront jamais d’être à l’ADISQ.

« Pour ces derniers, la situation présente [la crise], ne fait pas une grosse différence par rapport à il y a 10 ou 20 ans. Ils n’ont jamais fait d’argent, et pour eux, ce n’est pas un facteur qui justifie ou non de faire ce qu’ils font. Ils font de la musique parce que ce sont des artistes purs. Ils ont besoin de cette façon de s’exprimer. Pour eux, faire une tournée au Québec, même si ce n’est pas payant, c’est plus le fun que de travailler dans une usine. On a parfois la perception qu’un artiste, ça roule au boutte, mais il a un job de paysagiste de jour parce que ça ne paie pas.

« Et je pense que, maintenant, si nous avons encore un milieu musical intéressant au Québec, c’est surtout grâce à ces gens-là. Ils font vivre ce trip-là [de musique alternative] à tout le monde à travers le Québec, sans le faire sentir coupable de ne pas consommer la musique comme l’industrie aimerait que le public la consomme. »

Consommer. Le mot-clé, en définitive. Et qui dit consommation dit revenus. Et sur ce point, le modèle actuel a démontré ses limites depuis plusieurs années.

Le problème est là. Nous avons développé de nouvelles façons de consommer de la musique qui, pour le moment, ne sont pas à l’avantage d’une industrie qui s’est bâtie sur cette forme de revenus. Le message que l’on entend, c’est surtout le cri d’alarme de ces gens-là [les dirigeants et membres de l’ADISQ]. Les plus petits, ce qu’ils veulent, surtout, c’est de la visibilité pour continuer à faire ce qu’ils font, et le GAMIQ leur apporte cette visibilité. Il y a aussi le feeling de faire partie d’une communauté, plutôt que de se sentir seuls dans leur van en direction de Rimouski. Pour ces artistes, ça les ravigote de voir qu’il y a plein de monde comme eux.

Patrice Caron, fondateur du GAMIQ

Comment arrive-t-on à freiner l’hémorragie et à établir une redistribution des revenus équitable pour les artistes? Doit-on interdire tous les Spotify de ce monde sur notre territoire? Ou leur faire payer une juste part pour les redevances? Plein de pistes de solutions, peu de réponses. En septembre, l’ADISQ a annoncé ses couleurs. Pour l’association québécoise, une bonne partie de la solution est politique. Le fondateur du GAMIQ pense-t-il la même chose?

« Je pense que la solution passe par le public. Présentement, le public consomme la musique par les moyens qu’on lui offre. Il y a un gros hype sur tous les Spotify… iTunes, ça vient avec un téléphone… Bref, il y a plein de raisons pour lesquelles le public s’en est allé vers ça. C’est sûr que l’engouement épisodique pour le vinyle ne sauvera pas l’industrie. Même si tu es un tripeux de vinyles, tu finis par écouter de la musique en format numérique. Tu collectionnes l’objet, mais la musique qui s’y trouve, souvent, tu vas la consommer sur ton téléphone ou d’une autre façon. »

Le Projet Papineau

D’où la naissance, au mois d’octobre, de Projet Papineau, une plateforme de diffusion de contenu québécois et canadien qui permet d’avoir accès à la musique d’une foule d’artistes d’ici comme Balmoral, Corail Parc, Justin St-Pierre, Prieur et Landry, Sherlock, etc.

« On essaie d’avoir un bassin d’abonnés assez important afin de donner des redevances équitables aux membres de la plateforme. C’est sûr que c’est encore en développement. On veut être au service de cette musique, de ceux qui la font, et en même temps, éduquer le public à consommer de façon responsable, comme pour le café équitable, les fruits, etc.

« Ça ne va pas être facile de faire embarquer le grand public. C’est un peu comme une campagne de sociofinancement. Tu as l’impression que tu t’adresses à la planète entière, mais tu t’adresses surtout aux gens autour de toi. C’est machiavélique de la part d’iTunes et de tous les autres. Eux, ils ne font pas vraiment de promotion pour toi, mais toi, tu fais de la promotion pour eux. Tu dis aux autres que tes tounes sont sur iTunes ou Spotify, et c’est encore ton cercle rapproché qui nourrit cette machine-là. Et après, on se revire de bord pour quêter de l’argent aux gouvernements pour aller redonner de l’argent à iTunes. C’est un gros paradoxe. »

La transition du GAMIQ

Le GAMIQ en est à sa onzième année d’existence. Comme le fait l’ADISQ et d’autres galas de remise de prix dans d’autres sphères artistiques, on s’ajuste aux nouvelles réalités et à la mouvance du milieu.

« On a amorcé une transition l’an dernier. Là, on est dedans. Il y a des choses à rééquilibrer chaque année. L’an dernier, on avait juste une catégorie EP [extented play, ou minidisque]. Cette année, on en a sept. C’est vraiment symptomatique des nouveaux formats que les artistes présentent. Ça a plus de portée qu’un single.

« Cette année aussi, on a reçu 95 soumissions de vidéos. C’est pour cette raison qu’on a fait une catégorie vidéo avec 10 finalistes. Il faut s’ajuster. Notre objectif, à moyen terme, c’est d’être ce que le GAMIQ a déjà été, [en plus d'être] un genre de Polaris. Ce n’est pas nécessaire qu’il y ait un seul gagnant [comme au prix Polaris], mais que chaque gagnant ait une bourse qui vaut plus que le trophée qu’on lui donne. On en est un peu là. Il faut financer notre propre industrie. On ne peut pas toujours se fier à ce qui se fait autour. Les subventions, ce n’est pas quelque chose qui est en hausse.

Quand je vois iTunes et Spotify qui siphonnent l’argent de cette industrie et qui n’en donnent pas en retour... On a beau s’offusquer de l’historique des maisons de disques par rapport aux artistes, mais quand même, elles remettaient de l’argent dans le business. Aujourd’hui, les compagnies de disques ont un nouveau rapport avec l’artiste qui est un peu plus dans la prise de risque. C’est la nature de la bête. Il y a eu une évolution.

Patrice Caron, fondateur du GAMIQ

Réduire les chevauchements

À la fin de la décennie 2000, on a trouvé des tas de visages similaires lors du GAMIQ et du Gala de l’ADISQ, notamment en raison de la percée des Karkwa, Malajube et autres Arcade Fire. Le GAMIQ a modifié ses critères d’admissibilité en 2009. On a écarté des artistes selon leur position dans le palmarès BDS (ce qui implique généralement de bonnes ventes de disques), ainsi que ceux qui ont été en nomination dans les catégories de l’artiste de l’année et de la révélation de l’année à l’ADISQ l’année précédente.

« En 2009, on va vu disparaître les Patrick Watson et Arcade Fire. Ça nous a aussi fait rejeter Caféine… Ce qu’il a mal pris, et il nous l’a fait savoir. Ça m’a fait mal. Au-delà de ces critères, au GAMIQ, on vient de l’école des MIMI (Montreal Independent Music Industry). C’est un esprit, c’est une façon d’aborder ce marché. On a une communion d’esprit. Parce que certains artistes ont un succès et qu’ils se retrouvent dans les deux galas, on a perdu des amis en mettant une barrière. »

L’ironie, c’est lorsque l’on scrute avec attention la liste des artistes en nomination au GAMIQ cette année, on trouve plus d’une douzaine d’artistes ou de groupes qui étaient en nomination au Gala de l’ADISQ il y a quelques semaines. Entre autres Safia Nolin, Koriass, Half Moon Run, Laurence Nerbonne, Jason Badaja, Philémon Cimon, Les Goules, Brown, Beat Market, Le Matos, Musique à Bouches, Les Hôtesses d’Hilaire, etc.

« Le poids des ventes était un gros facteur à l’ADISQ, mais ça tend à changer maintenant que les artistes vendent moins de disques. Ce qui peut mener encore à des chevauchements. Il faut que l’on s’ajuste par rapport à [l’ADISQ]. Karkwa faisait partie de notre gang. Cette année, c’est la dernière fois que l’on va voir Safia Nolin au GAMIQ. Avant, c’était Les sœurs Boulay, Lisa LeBlanc, Bernard Adamus. Les exemples sont multiples. La progression est tellement rapide pour certains.

« Chez nous, tu n’as pas besoin de payer pour être membre. L’ADISQ, c’est une association de producteurs. Tu pars de ce concept et tu vois qu’il y a plein d’artistes qui ne sont pas là parce qu’ils n’ont pas d’argent à investir. En même temps, si on limitait le GAMIQ à ceux qui ne sont pas à l’ADISQ, je ne pense pas que notre désir d’être représentatifs serait servi. Là, on se retrouverait encore plus underground et on finirait par le faire au Divan Orange, notre gala.

Le désir d’émulation, c’est quelque chose de très fort dans la musique. De voir des artistes avoir du succès, c’est un boost pour ceux qui suivent. C’est sûr qu’avoir quelques noms qui ont un certain rayonnement, ça a un effet sur les artistes moins connus. On est le seul gala qui a une catégorie punk, une catégorie métal, une catégorie expérimental. La musique, ce n’est pas juste le folk et le pop.

Patrice Caron, fondateur du GAMIQ

Et ce n’est pas l’affaire d’une seule langue non plus. À preuve, la présence au GAMIQ des Dead Obies et de Loud Lary Ajust, qui offrent des métissages français-anglais qui les excluent de l’ADISQ en raison d’un pourcentage insuffisant de français dans leurs textes.

« Je trouve que les gens capotent trop là-dessus. C’est un exercice de style. C’est une question de phonétique, d’image. Et je vous mets au défi de trouver quelqu’un qui parle comme ça dans la vraie vie. »

Le 11e GAMIQ, animé par Sexe Illégal, aura lieu dimanche à 20 heures au Lion d’Or (Montréal). Il sera diffusé en simultané sur les ondes de la radio universitaire CISM 89,3. Vingt-huit trophées y seront remis.

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