La loi 101 a sans aucun doute réussi son pari de franciser les enfants issus de l'immigration au Québec. Mais ces jeunes ne se sentent pas Québécois pour autant. Deuxième d'une série de trois articles sur les 40 ans de la Charte de la langue française.

Un texte de Danielle Beaudoin« Je ne me suis jamais sentie Québécoise, mais j’ai habité ici toute ma vie, et mes parents aussi », confie une étudiante du Collège Vanier dans le documentaire Les Québécois de la loi 101.Ce grand reportage du chroniqueur culturel et journaliste-intervieweur Stéphane Leclair et de la réalisatrice et productrice Judith Plamondon est truffé de témoignages tout aussi déconcertants.Pour les 40 ans de la loi 101, les auteurs ont voulu voir comment se portaient aujourd’hui les jeunes issus de l’immigration. Oui, ils parlent français, mais s’identifient-ils à la culture québécoise? La réponse est non, à la grande surprise de Stéphane Leclair et Judith Plamondon.

Les auteurs ont notamment rencontré des étudiants issus de l’immigration dans deux écoles montréalaises : le collège anglophone Vanier et l’école secondaire multiethnique La Voie, dans Côte-des-Neiges. Ils ont découvert que ces enfants d’immigrants, nés ici ou arrivés ici quand ils étaient jeunes, vivaient une crise identitaire.Pour eux, se dire Québécois, c’est quelque chose de difficile, « parce qu’on leur refuse l’appartenance parfois, parce qu’ils ne connaissent pas bien la culture québécoise », constate Judith Plamondon.« T’es Québécoise? Mais tu viens d’où? »« C’est toujours les mêmes questions : « Vous venez d’où? Vos parents viennent d’où? Votre accent, ce n’est pas québécois? » », raconte une étudiante du Collège Vanier, dans le documentaire.Des jeunes affirment qu’on leur a si souvent refusé l’appartenance à la société québécoise qu’ils ont décidé de ne plus la revendiquer.

Une étudiante de l’École La Voie explique que, comme elle a la peau noire, elle se fait toujours demander d’où elle vient, même lorsqu’elle se présente comme Québécoise. « Quand on me pose la question, j’ai maintenant le réflexe […] de dire que je suis Camerounaise », explique la jeune fille.La présidente du Conseil des Montréalaises et chroniqueuse au Devoir, Cathy Wong, est décrite dans le documentaire comme un exemple d’intégration réussie. Elle s’est pourtant longtemps sentie coincée entre deux identités. « C’était l’un ou l’autre; soit t’étais chinois, soit t’étais Québécois. […] Je me suis dit […] c’est tellement plus simple de se dire chinois, puisque de toute façon, c’est comme ça que les gens nous voyaient. »Cathy Wong raconte qu’elle a réaffirmé son identité québécoise lors d’un voyage en Chine. Là-bas, les gens lui demandaient d’où venait son accent. Elle a alors réalisé qu’elle ne venait pas de là-bas, mais d’ici. « Je suis d’ici, je suis Québécoise, je suis Montréalaise. »Le Vous et le NousLes enfants de la loi 101 sont nombreux à souhaiter que la définition de ce qu’est un Québécois soit plus inclusive, notent les auteurs du documentaire.

« La loi 101 a fait de moi une Québécoise qui se sent interpellée quand on parle au Nous. Mais lorsqu’on me parle, j’ai l’impression encore qu’on me parle au Vous, comme si j’étais un étranger et comme si j’incarnais encore une forme de menace, quand pourtant je parle français, je connais l’histoire du Québec, mon entourage est québécois », explique Cathy Wong.

Québécois = Blanc et francophone?

Être Québécois, c’est comme une marque de commerce, ont découvert les auteurs du documentaire au fil de leurs rencontres.

Il est difficile pour bien des gens de s’identifier à cette image plutôt fermée du Québécois, ajoute Stéphane Leclair.Cathy Wong clame aussi haut et fort qu’elle est Québécoise, comme une façon de démontrer que le Québec d’aujourd’hui peut avoir plusieurs visages.

La chercheuse Mela Sarkar, de l’Université McGill, parle dans le documentaire du concept de québéquicité. La québéquicité se mesure selon deux critères : la couleur de la peau et l’accent en français. Selon cette grille, pour se dire Québécois, il faut être Blanc ou assez Blanc et parler français avec un accent québécois.

La sociolinguiste s’intéresse à la communauté hip-hop montréalaise. Elle s’est rendu compte que ces enfants de la loi 101 rejettent cette conception étroite de l’appartenance québécoise. Ils s’affirment Québécois, peu importe la couleur et l’accent.

Parler le franglais sans complexe« C’est Mela Sarkar qui le dit; on oblige toutes sortes de personnes à aller à l’école en français et à baigner dans la culture québécoise, mais ça vient avec une transformation de la culture québécoise et de la société québécoise », note Stéphane Leclair.

Un exemple de ce mélange des langues, ce sont les WordUp Battles, des joutes verbales où s’affrontent des « amoureux des mots », explique Stéphane Leclair. Il fait remarquer que ces jeunes doivent bien maîtriser le français pour se mesurer dans ce type de combat. « Ils se disent Québécois, mais un Québécois plus éclaté que cette fameuse définition de la québéquicité », ajoute le chroniqueur culturel.Ogden Ridjanovic, membre du groupe de rap québécois Alaclair Ensemble, est aussi présenté dans le documentaire comme un exemple d’intégration réussie. Le rappeur, né au Québec de parents bosniaques, manie avec dextérité anglais, français et franglais.

Où serez-vous dans 10 ans?Lorsque les auteurs du documentaire ont demandé aux enfants de la loi 101 s’ils se voyaient au Québec dans 10 ans, bon nombre d’entre eux ont répondu que non.Stéphane Leclair rappelle que l’attrait de l’anglais reste fort, à cause de la culture américaine ou encore des promesses de travailler dans une grande entreprise à Toronto ou ailleurs. « Il y a aussi ce grand défi de faire en sorte que ce soit sexy quand même de rester au Québec et de parler en français et qu’on voit qu’il y a des avenues et une ouverture pour tout le monde. »

Plus d'articles

Commentaires