Un baril de pétrole vénézuélien à 41 $, une hyperinflation évaluée par le FMI à 500 % et qui pourrait dépasser les 2000 % l'an prochain, des politiques de contrôle des changes et des prix : voilà une recette pour le désastre économique.

Un texte de Jean-Michel Leprince

En fait, la situation est telle que le Fonds monétaire international (FMI) appréhende une crise humanitaire engendrée par les pénuries d'aliments et de médicaments, qui se traduirait par le départ en masse de Vénézuéliens pour les pays voisins.

La queue comme mode de vie

Faire la queue : c'est le lot de beaucoup de Vénézuéliens à la recherche de produits régulièrement absents des tablettes des supermarchés, dont la farine pour faire les « arepas », ces galettes qui sont à la base de l'alimentation nationale avec le riz, le sucre, le lait en poudre pour faire les desserts, l'huile, etc., sans parler des difficultés à se procurer des produits ménagers, d'hygiène et pharmaceutiques.

« C'est de pire en pire, les aliments, les médicaments, on ne trouve plus de pilules contre la tension artérielle », relate une dame dans un supermarché privé.

Dans un supermarché d'État, le Bicentenario, on a annoncé un arrivage de savon à lessive et de farine : deux paquets par personne seulement sont autorisés.

De l'autre côté de la rue, des gens font la file depuis 4 heures du matin. Un employé du supermarché prend les cartes d'identité des premières personnes arrivées. Elles leur seront rendues une fois qu'elles auront payé et après vérification de leurs empreintes digitales : impossible d'y revenir une seconde fois. L'employé les conduit de l'autre côté de la rue par groupes de cinquante.

« Des fois on arrive à 3 heures du matin, et à 17 heures rien n'est arrivé et le gérant du supermarché ne nous prévient pas », déplore un homme qui fait la file devant le Bicentenario.

Si on ne trouve pas le produit, il y a le marché noir, à prix fort.

Il est faux de dire qu'on souffre de famine au Venezuela. Mais se nourrir coûte de plus en plus cher. Car si on trouve de tout dans les marchés privés ou les supermarchés des quartiers riches, il faut cependant y mettre le prix.

Les « CLAP » : solution du gouvernement

C'est nouveau, l'armée en a le contrôle, le CLAP, c'est le Comité local d'approvisionnement et de production. Son objectif est de distribuer des produits de première nécessité à ceux qui en ont le plus besoin.

Des volontaires les livrent parfois à domicile, et il y a sinon des centres où on peut aller chercher 17 kilos de vivres et de produits toutes les 3 semaines. On organise aussi des marchés à ciel ouvert en fonction des arrivages des produits.

À celui que nous avons visité, on y attendait, en vain, des camions de légumes et de poisson. Les aliments y sont de 20 % à 50 % moins chers que dans les supermarchés privés grâce aux subsides de l'État.

Le gouvernement a décidé d'encourager les potagers urbains afin de produire des aliments de première nécessité, s'inspirant d'une vieille pratique cubaine des temps difficiles des années 90, après la chute du grand frère soviétique. Ces mesures suffiront-elles à endiguer la crise ? N'est-il pas un peu tard ?

Hyperinflation et corruption

On y est, dans l'hyperinflation. Le gouvernement ne tient pas de statistiques sur le taux d'inflation, mais Luis Salas, directeur du Centre de l'Économie de l'Université bolivarienne, parle de 185 %. Le FMI, au printemps, a avancé pour sa part un taux de 700 %. Le 7 octobre, il parlait de 500 % en 2016 et jusqu'à 2200 % fin 2017 si le pays maintenait encore ses politiques de contrôle des changes et des prix.

En 2008, Hugo Chavez a dévalué le bolivar en enlevant trois zéros à la monnaie. Les billet les plus gros sont les 100 Bs. Au taux officiel (650) il faut au moins 6500 billets de 100 Bs pour 100 $ US. Le taux de change est plus stable depuis quelques mois - 950 Bs pour un dollar au marché noir -, mais la spirale des prix ne cesse de monter.

« Le Venezuela est victime d'un processus de spéculation féroce », explique Luis Salas. « Chavez l'avait appelée la « guerre économique ». Il y a eu des attaques spéculatives contre la monnaie et les prix, d'où la spirale inflationniste. »

Au banc des accusés, la Colombie, les États-Unis, avec la complicité des forces occultes du secteur privé. Tous veulent s'approprier les richesses du Venezuela et en finir avec le modèle social bolivarien du Venezuela. C'est l'explication officielle.

Luis Salas a été brièvement ministre de l'Économie début 2016. Il dit ceci :

On continue donc les mêmes politiques qui favorisent la spéculation et la corruption. Tout le monde reconnaît que le Venezuela est miné au plus haut niveau par la corruption et qu'elle touche toute la société, dans le secteur public comme dans le privé.

« La mauvaise administration, la corruption, la pénurie, maintenant, c'est massif, c'est un peu comme une espèce de grosse contamination », explique une analyste de l'Université Simon Bolivar, Colette Capriles. « C'est quelque chose qui était plutôt localisé à l'époque de Chavez. Maintenant c'est généralisé. »

L'opposition tire à boulets rouges sur le pouvoir

« C'est le gouvernement le plus corrompu de la planète », soutient le leader de l'opposition Jesus « Chuo » Torrealba.

« Mille milliards de la rente pétrolière se sont volatilisés au fil des ans, poursuit M. Torrealba. Cet argent, il n'est pas dans les écoles, dans les hôpitaux, les aliments, la médecine. Il est dans les paradis fiscaux, entre les mains de corrompus. Je ne sais pas combien on pourrait en récupérer, mais on va essayer [quand on sera au pouvoir]. »

L'état de l'économie et l'insécurité sont les deux fléaux du Venezuela.

Ce qui choque même des militants chavistes comme l'analyste politique Hector Constant.

« Je trouve incroyable qu'après toutes ces années il n'y a pas une amélioration plus grande des questions de la sécurité dans le pays », déplore-t-il.

La politique, c'est le référendum pour révoquer le président chaviste Maduro réclamé à grands coups de manifestations par l'opposition.

Tout est cher, sauf l'essence

Le prix extrêmement bas de l'essence a toujours été pour nous une vraie fascination. On le comparait à chaque fois à celui de l'eau minérale. Tellement moins cher. Pourtant, Nicolas Maduro a fait mieux qu'Hugo Chavez qui n'a jamais osé : augmenter le prix de l'essence. Mais ça ne se voit plus, l'hyperinflation a tout effacé.

Un litre égale un bolivar, soit 0,0015 cent de dollar américain. Le super vaut 6 Bs. Plus personne ne prend de l'ordinaire, la différence ne vaut pas la peine.

Ce VUS fait un plein avec trois billets de 100 Bs. Même pas 50 cents canadiennes. Aucun produit n'est plus subventionné que l'essence. Pourquoi? Nul ne le sait vraiment. Un tabou, peut-être.

Le mécanisme du référendum révocatoire (RR)

Selon la Constitution, dès le début de la deuxième partie du mandat du président, il est possible d'organiser un référendum pour le révoquer. Si le président le perd, il doit démissionner et des élections anticipées sont tenues. En ce moment, l'opposition a jusqu'au 10 janvier pour qu'il soit tenu. Après cette date, il ne peut y avoir d'élections, le vice-président remplace le président défait.

Une première étape a été franchie : il fallait 200 000 signatures, 1,2 million ont été recueillies. C'est trop. Des milliers d'entre elles étaient frauduleuses, ce qui a fait que le Conseil national électoral (nommé par le gouvernement) a pris des mois pour les vérifier.

Prochaine étape : 20 % des électeurs doivent signer la demande référendaire au cours de trois jours, fin octobre, dans 1356 bureaux de vote dans chacun des États du pays. Il faut donc recueillir 4 millions de signatures en trois jours, ce que l'opposition croit possible.

Cela dit, rien ne garantit que le Conseil électoral les valide avant la fin de l'année. Le président Nicolas Maduro a dit qu'il n'était pas question d'organiser un référendum, l'État n'en a pas les moyens. Surtout un référendum qu'il a toutes les chances de perdre, contrairement à Hugo Chavez, qui a gagné le sien en 2004.

Le fantôme d'Hugo Chavez

Hugo Chavez est partout. Il repose dans la caserne de la Montagne, d'où il a dirigé le coup d'État manqué de 1992 qui a fait de lui un héros populaire et l'a conduit à la tête du pays en 1998.

La caserne se trouve face au quartier 23 de Enero, où il avait l'habitude d'aller voter. Tout près, un sanctuaire sur le fronton duquel on peut lire « Saint Hugo Chavez du 23 ».

À l'intérieur, des offrandes et des souvenirs. Au-dessus de photos d'Hugo Chavez et d'un Christ, il est écrit : « Dieu est avec nous! Qui est contre nous? ».

Pas un jour, pas un discours officiel sans que soit fait allusion à Hugo Chavez, à son œuvre, à ses écrits, à ses déclarations. Il est autant évoqué sinon plus que Simon Bolivar le « Libertador ». Son visage est sur tous les murs.

La crise économique frappait déjà le Venezuela l'année de sa mort, en 2013, mais personne aujourd'hui ne lui en tiendrait rigueur. Le mythe est à l'abri des vicissitudes.

Pourquoi Chavez a-t-il choisi Nicolas Maduro comme successeur? De tous ses proches, était-il le meilleur pour assumer une charge si grande? Mystère.

Personne n'aura le charisme de Chavez, mais Maduro, en s'obstinant à poursuivre les politiques économiques et sociales « bolivariennes » d'Hugo Chavez, a conduit le pays au marasme. C'est de quoi l'accuse l'opposition et si on en croit les sondages, 80 % des Vénézuéliens, mécontents.

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