« La situation au Soudan du Sud est une des situations les plus complexes de la planète », explique François Audet, directeur de l'Observatoire canadien sur les crises et l'action humanitaire, associé à l'UQAM.

Un texte de Marie-Claude Frenette

La famine qui frappe le pays est la conséquence d'une succession de conflits politiques meurtriers et d'une culture de guerre qui persistent depuis trois générations.

Selon l’Organisation des Nations unies (ONU), plus de 100 000 Sud-Soudanais souffrent officiellement de famine et 6,2 millions de Sud-Soudanais ont besoin d’une aide alimentaire d’urgence.

En incluant la Somalie, le Kenya, le Nigeria et le Yémen, ce sont 20 millions de personnes qui font face à une pénurie alimentaire, ce qui représente la pire crise humanitaire depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, selon l’ONU.

Alors, quoi faire?

Le constat de François Audet, qui cumule plus de 15 ans dans le domaine de l’aide humanitaire, est brutal.

Le directeur est dérangé par des initiatives comme celle de la star des réseaux sociaux Jérôme Jarre, qui a sollicité l’aide des internautes et de Turkish Airlines afin d’envoyer un avion plein de nourriture et d’eau en Somalie.

« Quand on résume un enjeu aussi complexe par une solution aussi stupide que celle d’envoyer des avions pleins de nourriture, c’est un manque de respect incroyable envers les travailleurs humanitaires en place et la population aussi », lance François Audet.

Le casse-tête humanitaire

Au Soudan du Sud particulièrement, acheminer de l’aide ou des vivres à la population représente tout un défi, puisque les travailleurs humanitaires doivent négocier avec une multitude de groupes armés aux allégeances politiques différentes.

Une aide impromptue peut perturber les efforts de longue haleine des aidants humanitaires pour obtenir des droits d'accès à des endroits stratégiques; elle peut même accentuer la violence.

« C’est un conflit hyperfragmenté. Il est très difficile pour les organismes humanitaires de déterminer à qui ils doivent parler pour obtenir l’accès à certains territoires », dit Lee Joseph Marshall Seymour, professeur au département de science politique de l’Université de Montréal et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur la violence politique.

Selon lui, les gens qui désirent aider devraient plutôt donner de l’argent aux organismes qui sont déjà sur place, car ils sont largement sous-financés pour faire face à cette crise. L’ONU a d’ailleurs réclamé environ 7,6 milliards de dollars d’ici juillet à la communauté internationale pour contrer la famine dans la Corne de l’Afrique.

Jérôme Jarre a tout de même amassé 3 millions de dollars en une semaine pour aider la Somalie, mais après avoir été critiqué par les organismes humanitaires, il s’est associé avec le Croissant-Rouge pour acheminer des produits nutritifs spécialisés, acheter de la nourriture et de l'eau en Somalie directement. Une fois sur le terrain, il a publié un message sur Internet dans lequel il affirme avoir tiré des leçons de son expérience.

Les pays doivent maintenir leur autosuffisance et ne pas se rendre dépendants de l’aide humanitaire, comme l’est devenue l’Éthiopie après la grande famine des années 80.

Déséquilibre politique

En ce qui a trait au Soudan du Sud, les combats font rage depuis 2013, année où le président du pays qui a obtenu son indépendance du Soudan en 2011, Salva Kiir, et le vice-président, Reik Machar, ont commencé à se livrer une lutte de pouvoir, notamment pour le contrôle des territoires qui contiennent du pétrole.

Les deux hommes agissaient à titre d'alliés lors de la guerre pour l’indépendance, mais étant donné la structure politique tribale du pays, l’équilibre politique ne tient toujours qu’à un fil, et ce, depuis le moment où le Soudan a déclaré son indépendance du Royaume-Uni et de l’Égypte, en 1956.

Le contrôle par la faim

La guerre civile au Soudan du Sud a fait des dizaines de milliers de morts depuis 2013 et 2,5 millions de déplacés.

Les groupes ennemis se livrent au pillage, massacrent leurs ennemis et violent les femmes. Mais pire : autant le gouvernement que ses opposants tentent de s’affamer l’un et l’autre. La faim devient une « arme de destruction massive ».

Les agriculteurs déplacés ne peuvent plus cultiver leurs champs, qui pourraient pourtant nourrir bien des régions affamées. La sécheresse n’aide pas à certains endroits, mais il y a encore des ressources disponibles.

Des champs sont en flammes, des bétails sont tués, mais par-dessous tout, l’aide humanitaire est bloquée ou détournée par des belligérants et des travailleurs humanitaires sont tués.

Dans les zones de guerre, il devient donc impossible d’acheminer de la nourriture aux Sud-Soudanais.

« Il y a certaines régions auxquelles les humanitaires n'ont pas accès. Il n'y a pas une organisation professionnelle qui va mettre en danger son personnel », explique M. Audet.

Le mince espoir

Malgré l’impasse qui semble insurmontable, Lee Seymour et François Audet affirment tous deux que la violence n’est pas la solution au problème.

Les experts de l’ONU ont quant à eux réclamé à plusieurs reprises un embargo sur les armes de la part des pays qui les fournissent, la création d’un tribunal spécial sur les crimes de guerre et des sanctions.

CBC a d’ailleurs révélé en décembre dernier que l’entreprise canadienne Streit Group avait exporté au Soudan du Sud, en 2014, 173 véhicules Cougar Typhoon utilisés pour le transport de troupes, par l’entremise de son usine située aux Émirats arabes unis. Les blindés ont été équipés de mitrailleuses.

M. Seymour croit que l’ONU devrait reconduire sa mission de paix au Soudan du Sud. Les 12 000 Casques bleus déployés par l’organisation n’ont toutefois pas réussi à anéantir le vrai nerf de la guerre de cette famine, soit le profond conflit politique.

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