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La fonte des glaces au Nunavut, « c'est David contre Goliath »

« Avant, il y avait beaucoup de glaciers tout autour. Maintenant, ils ont fondu. Ils ne sont plus là. C'est une image difficile », se désole Sam Palituk, un Inuit qui habite dans le Grand Nord. L'an 2016 est à inscrire à l'encre rouge dans la liste des années où le climat a montré de dangereux signes de transformation. Au Nunavut, le constat est dur.

Un texte de Marie-Laure Josselin, à bord du Canada C3

Quand il est entré dans le fjord Sam Ford au nord de l’île de Baffin, Sam Palituk, un habitant de Clyde River, a été estomaqué. Soufflé. Avec ces montages à pic, rocailleuses, cette eau couleur vert-bleu, ces chutes d’eau au milieu des rocs, ce paysage époustouflant, il y a de quoi être estomaqué. Mais ce n’est pas pour cela que Sam a eu le souffle coupé.

S’il vient chaque hiver y pêcher, il n’avait pas mis les pieds l’été dans le fjord depuis 10 ans. Et cet été, il n’a pas reconnu ses montagnes et ses glaciers qui ont bercé son enfance, son fjord. Sam Palituk est né dans ces montagnes, dans un camp. Parfois, le camp était déplacé puis revenait à sa place initiale. Il a donc grandi dans ces glaciers, reconnaissant leurs moindres formes, avant d’être envoyé à Toronto puis de revenir à Clyde River.

Depuis qu’il est petit, raconte-t-il, il a vu la transformation. « Avant, il y avait beaucoup de glaciers tout autour. Et maintenant, il n’y en a plus beaucoup. Ils ont fondu, les glaciers fondent beaucoup », répète-t-il. « On était habitué à les voir et, maintenant, ils ne sont plus là. C’est une image dure », poursuit-il en faisant un geste de stupéfaction.

Après plusieurs minutes de marche au-milieu des pierres de taille différente, essayant de se frayer un chemin, le glacier se déploie, entre deux montagnes. Impressionnant. Et pourtant, certainement pas autant que du temps de l’enfance de Sam. « C’est un glacier qui s’est réduit considérablement depuis 45 ou 50 ans. On a des moraines sur la côte qui sont 50 mètres plus hautes que le glacier maintenant », précise la paleoclimatologue canadienne, Bianca Perren.

Les pieds sur ces moraines, cet amas de roches qui ont été entraînées par le mouvement du glacier, elle observe celui « en mauvaise condition ». « On peut voir que les moraines sont très loin du glacier actuel, presqu’à un kilomètre, alors que normalement, c’est plus bas que la surface du glacier. Vous voyez la bande grise sur les falaises? », demande-t-elle.

Et la bande est là, bien visible à l’oeil nu, séparant la vallée d’une ligne avec des falaises plus foncées en haut et plus claires en bas. « Cette bande grise marque la hauteur des glaciers il y a 100 ans. »

Bianca Perren, qui travaille en Arctique et en Antarctique depuis 20 ans, les a aussi constaté ces changements climatiques. « Je travaille beaucoup au Groenland, et je vois beaucoup de changements là-bas. Il y a un lac sur lequel je travaillais en 2000-2001. C’était un lac sur une petite île de roche avec tous les glaciers, la calotte groenlandaise autour. Cette année, en survolant en avion cette zone, j’ai vu que le glacier n’était plus là et qu’il n’y avait plus que des roches sur cette petite île. »

Comment tout cela a changé? Sam Palituk n’a pas la réponse. Il avance que c'est « peut-être les changements climatiques ». « Mais je ne suis pas expert », corrige l’homme aussitôt. Un fort réchauffement de la température avait été observé vers 1920, mais depuis 2001, les changements climatiques se sont accélérés. La banquise d’hiver et d’été ont diminué de façon régulière.

Mais en 2007, celle d’été a perdu 2 millions de kilomètres carrés par rapport à 2006. Le record de la plus petite surface de mer arctique a été battu en septembre 2007. Lors de l’accord sur le climat de Paris, les participants se sont engagés à contenir « bien en-dessous » de 2 degrés Celsius la hausse des températures moyennes mondiales par rapport à la moyenne de l'ère préindustrielle. Les États ont convenus en outre de « poursuivre les efforts » pour contenir la hausse à 1,5 degré. Sauf que même un tel scénario n’empêcherait pas les glaciers de fondre, car l’Arctique se réchauffe deux fois plus vite que le reste de la planète.

Conséquence? « On va perdre la banquise, tous les glaciers, l’écosystème, l’environnement des personnes et des animaux qui vivent ici et qui se sont déjà adaptés », explique Bianca Perren, du British Antarctic survey. Mais peuvent-ils encore s’adapter? « Oui, mais le changement est trop rapide, trop brutal pour que les espèces s’adaptent », dit-elle.

Devant ce glacier impressionnant, ce fjord majestueux, la navigatrice Mylène Paquette marque un moment de silence. Observe. Se dit un peu démoralisée. « La nature est impressionnante, elle nous pénètre, on ne peut pas rester insensible à ça. Et c’est en train de fondre, rien ne va demeurer », montre-t-elle, en embrassant le paysage d’un grand geste. Même si Mylène Paquette connaissait déjà la problématique et les chiffres, avoir ce cours devant ce glacier avec la paleoclimatologue l’a laissée sans voix, « dans un espèce de brouillard mental », avec un sentiment d’impuissance.

« Quand on marche, qu’on s’en va vers le glacier entouré de toute cette beauté et qu’on se rend compte que c’est presqu’irréversible, que ça va fondre, c’est impossible de rester insensible. Surtout pour les communautés qui sont là. C’est David contre Goliath. »

David, c’est Sam et tous les Inuits qui vivent ici. Goliath, c’est la Russie et les États-Unis, selon la Québécoise, « deux nations qui ont l’air de s’en foutre des réchauffements climatiques ».

Ce débat sur le climat énerve beaucoup, mais alors beaucoup Bianca Perren. « C’est difficile à entendre. Tous les travaux scientifiques pendant les 20 dernières années sont pourtant bien clairs, ça change partout, mais encore plus vite en Arctique. »

Merci, juste merci, dit Sam. Heureux d’avoir pu raconter son histoire. Et qu’enfin, tout le monde puisse constater que son berceau d’enfance n’est plus le même. Lui qui l’aimait froid... il est devenu plus chaud.

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