BILLET - Taïwan, ce « quasi-pays » au régime démocratique, que Pékin rêve d'avaler et réclame pour lui comme il l'a fait naguère avec Hong Kong et Macao, vient de connaître une grosse déconvenue diplomatique : la courte liste des petits États qui reconnaissent Taipei (la « République de Chine ») plutôt que Pékin (la « République populaire de Chine ») vient de se raccourcir encore un peu plus.

Cette liste ne compte plus que 20 pays, contre 175 pour les mandarins communistes.

Le mardi 13 juin, le Panama – pays d’Amérique centrale diplomatiquement lié à Taïwan depuis un siècle – a annoncé qu’il ne reconnaissait plus Taipei, cédant à son tour aux sirènes pékinoises.

Spectaculaire renversement d’alliances

C’est un spectaculaire renversement d’alliances, d’autant qu’il y a un an, peu après son investiture, Tsaï Ing-wen, la présidente indépendantiste fraîchement élue, avait réservé à Panama sa toute première sortie internationale. Le président Juan Carlos Varela l’avait alors reçue avec tous les honneurs diplomatiques.

C’est le même Varela qui, aujourd’hui, tourne le dos à Taipei pour se jeter dans les bras de Pékin... « Nous exprimons notre regret et notre profonde colère », a déclaré le ministre des Affaires étrangères Li Dawei, en annonçant la suspension de l’aide bilatérale et de tous les projets de coopération de Taipei dans ce pays d’Amérique centrale.

Li a décrit la « trahison » du Panama comme « un acte hostile » et a accusé ses dirigeants d’avoir « trompé le gouvernement de la République de Chine jusqu'au dernier moment », et « cédé face à Pékin au nom du profit économique ». Il a ajouté : « Taipei ne participera pas à un concours de diplomatie du carnet de chèques. »

Car c’est bien de cela qu’il s’agit : se donner au plus offrant, au-delà des considérations purement diplomatiques. Ce revirement, qui suit celui du petit État africain de Sao Tomé et Principe, en décembre 2016, a une explication principale : l’argent, les milliards de Pékin, les investissements massifs de la Chine, qui a versé des sommes immenses dans le nouveau canal de Panama, dont elle est le deuxième utilisateur juste après les États-Unis.

« Une seule Chine »

À l’automne 1971, la Chine de Mao Zedong, après des décennies d’éclipse diplomatique, émerge sur la scène internationale et se fait admettre à l’ONU. La petite République insulaire (100 km sur 300) – qui avait notamment représenté la Chine à l’Expo 67 – perd alors son statut de représentant « officiel » de la nation chinoise, au profit d’un pays continental alors 45 fois plus populeux (aujourd’hui, le facteur est de presque 60 : 24 millions d’habitants par rapport à 1,4 milliard).

Malgré la perte de la reconnaissance des grands États au profit de Pékin – les États-Unis établiront des relations diplomatiques avec la République populaire en 1979 –, Taipei avait conservé, à l’aube des années 1990, la fidélité d’une trentaine de petits États d’Afrique, d’Amérique centrale et du Pacifique, plus Haïti, la Dominique, le Vatican…

Avec son économie alors 10, voire 20 fois plus productive par habitant que celle de la Chine communiste, Taïwan pouvait représenter un avantage comparatif pour certains petits pays demandeurs d’aide au développement, envers qui Taipei se montrait généreux en échange d’une fidélité diplomatique.

Vingt-cinq ans plus tard, avec sa prodigieuse croissance économique et ses réserves colossales (équivalant à 4000 milliards de dollars canadiens), la Chine peut « acheter » pratiquement tout le monde. L’avantage comparatif de Taïwan a disparu. Peu importent les sommes qu’allonge Taipei… Pékin peut doubler la mise à tous les coups!

Au XXIe siècle, les Chinois entendent appliquer avec plus d’intransigeance que jamais le principe d’« une seule Chine », en arrachant à Taipei ses derniers appuis, un par un. Et tout spécialement depuis le retour au pouvoir, début 2016, des indépendantistes du Parti démocrate progressiste – incarnation d’un esprit rebelle intolérable pour une Chine en pleine reconquête.

Stratégie d’étouffement

La stratégie d’étouffement a plusieurs facettes. D’abord, faire rentrer dans le rang les derniers soutiens diplomatiques de Taipei. Réduire l’espace diplomatique où on avait toléré les insulaires (organisations mondiales du commerce, de la santé; Comité international olympique, etc.) en multipliant les vetos, les restrictions, les vexations.

Même les relations non diplomatiques (commerciales, culturelles) que Taipei entretient dans le monde (Tokyo, Paris, Ottawa, New York) peuvent être remises en cause.

Et puis, on a bien fait comprendre à Donald Trump que son appel téléphonique à la présidente Tsaï, le 2 décembre 2016, avait violé un tabou énorme, vieux de quatre décennies. Deux mois plus tard, le président américain déclarait publiquement son ralliement à la politique d’« une seule Chine », et même lui a dû reconnaître qu’on ne contrarie pas ainsi les mandarins de Pékin.

La volte-face panaméenne pourrait annoncer un effet domino. Après le Panama… le Nicaragua, le Guatemala, Haïti?

À Pékin, c’est la jubilation. La petite île de 24 millions d’habitants n’est qu’une « province temporairement égarée », qui reviendra tôt ou tard dans le giron continental… que ce soit de gré ou de force.

Au lendemain de l’annonce de Panama, l’éditorial du Global Times, porte-voix du régime chinois, donnait parfaitement le ton :

« C’est un autre coup porté à l’administration de Tsaï Ing-wen. Tsaï a prétendu gagner la dignité pour Taïwan à l’international, mais elle a de moins en moins d’espace, alors que la Chine est de plus en plus puissante. Bonne leçon pour les Taïwanais! La voie de l’indépendance est une impasse économique, politique et militaire. »

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