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La liberté de la presse toujours menacée, même au Canada, selon Marie-Maude Denis

Les journalistes canadiens ne reçoivent pas constamment des menaces de mort, ils ne sont pas exécutés ou kidnappés comme cela se voit ailleurs. Malgré tout, l'exercice de leur métier est fragile, car de nouvelles difficultés se dressent sur leur route. En cette journée de la liberté de la presse, la journaliste d'enquête Marie-Maude Denis explique en quoi elle doit encore et toujours être défendue.

Une entrevue de Vincent Champagne

Selon le classement mondial de la liberté de la presse de Reporters sans frontières, le Canada se classe au 18e rang sur 180 cette année. C’est une amélioration de quatre places. Quels grands combats reste-t-il à mener pour continuer à gravir les échelons de ce classement?

Au Québec et au Canada, l’enjeu principal pour les journalistes, c’est la difficulté d’obtenir des documents par les lois d’accès à l’information. Même si, en théorie, les journalistes peuvent avoir accès aux documents gouvernementaux, il reste que c’est encore très difficile à cause des délais, des frais et du caviardage des documents. On doit parfois mener des batailles qui durent des années. Par exemple, mon collègue Daniel Tremblay, qui est recherchiste à l’émission Enquête, se bat depuis plusieurs années pour obtenir des documents au sujet des orphelins de Duplessis. La bureaucratie fait en sorte qu’il y a des délais interminables. Il y a souvent des frais. Tous les gouvernements se prétendent les plus transparents de l’histoire, mais dans les faits, on n’avance pas.

Il y a les grandes batailles comme celle que vous décrivez, mais au jour le jour, de semaine en semaine, quels sont les problèmes plus spécifiques qui entravent le travail des journalistes?

Il y a, entre autres, la question des conseils municipaux. La Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) signale souvent le fait qu’il y a des journalistes qui se font refuser l’accès à certaines parties du conseil municipal, ou à des rencontres avec des citoyens. Parfois, des journalistes ne peuvent pas filmer ou enregistrer. Ce sont des entraves qui, malheureusement, sont plutôt vécues par des journalistes en région. On pense aux années Jean Tremblay à Saguenay. La FPJQ a signalé des entraves au travail des journalistes à cette époque-là. Ce genre de problèmes est fréquent, mais ils ne font pas les manchettes tous les jours.

Depuis le début de l’année, il y a 24 journalistes tués et 176 emprisonnés dans le monde, selon le « baromètre des violations de la liberté de la presse » de Reporters sans frontières. Au Canada, le nouvel outil pour faire taire les journalistes, ce sont les menaces de poursuites, semble-t-il?

Évidemment, c’est le droit de tout citoyen de poursuivre un média. On vit dans une société de droit, et les journalistes ne sont pas au-dessus des lois. Il n’y a pas un journaliste qui va prétendre qu’on peut dire n’importe quoi et que les gens ne devraient pas avoir le droit de se défendre. Par contre, on assiste à un déséquilibre très grand entre ceux qui ont les moyens d’embaucher des avocats pour mettre des bâtons dans les roues des journalistes et le citoyen ordinaire, qui n’a pas les moyens de se payer un avocat. Chose certaine, il faut que les médias envoient le message qu’on a du courage, et qu’on ne cédera pas à ce chantage-là, celui des menaces de poursuite.

Est-ce que vous recevez, à l'émission Enquête, des mises en demeure ou des demandes pour ne pas publier un reportage, sous peine de poursuite?

Régulièrement. Ça fait partie de notre quotidien.

Récemment, la liberté de la presse a été mise à mal avec l’affaire Yvonne Dubé, qui a porté plainte pour harcèlement criminel contre le journaliste de Radio-Canada Antoine Trépanier. Aucune accusation n’a été portée en fin de compte, mais devrait-on s’inquiéter de nouvelles façons de museler les journalistes?

Je pense que le travail des médias est encore très mal compris d’une partie de la population. Bien des gens ne savent pas, par exemple, qu’on doit demander aux gens leur version des faits quand on produit un reportage sur eux. Ce qui est inquiétant, c’est quand cette notion n’est pas comprise de la part d’une institution comme un corps de police d’une grande ville québécoise. Là, on a un problème.

Vous êtes en ce moment au cœur d’un processus judiciaire où vous pourriez être forcée par la cour de révéler vos sources dans le cadre de l’enquête sur Nathalie Normandeau et Marc-Yvan Côté. On touche ici au cœur de la liberté de la presse, avec la notion de protection des sources…

Soyons clairs, s’il n’y a pas de sources, il n’y a pas d’information qui dépasse ce que l’on veut bien rendre accessible au journaliste. Souvent, le seul moyen d’y arriver, c’est avec des sources confidentielles. Si on ne protège pas nos sources confidentielles, notre métier est voué à l’échec le plus total.

Il y a pourtant déjà eu des procès sur ce sujet, conclus en faveur des journalistes?

Oui, il y a eu par le passé une décision de la Cour suprême dans l’affaire « Ma chouette », qui impliquait le journaliste Daniel Leblanc du Globe and Mail. Malgré cela, périodiquement, dans des litiges devant les tribunaux, il y a quelqu’un qui essaie de faire dire à un journaliste qui sont ses sources.

Comment vivez-vous cette situation?

Normalement, on peut être passible d’outrage au tribunal si on ne se plie pas à une ordonnance de la Cour. C’est un stress dont je me passerais. Ces situations-là sont toujours inquiétantes. En même temps, je suis tout à fait consciente de l’importance des valeurs que l’on défend.

C’est bien beau défendre la liberté de la presse, mais pour exercer cette liberté, ça prend des médias. En ce moment, on constate une grande fragilité, voire une crise des médias, parce que les revenus fondent et glissent vers les Facebook et Google de ce monde. Se bat-on contre des moulins à vent?

C’est la principale menace à la liberté de presse au Canada. Si les médias n’ont plus les revenus suffisants pour faire du journalisme de qualité, on aura beau demander des documents par l’accès à l’information et plus de transparence, ça ne servira à rien s’il y a moins de ressources disponibles.

On est habitué maintenant à la gratuité. On commence à se réveiller sur les impacts réels, surtout pour une société comme le Québec. Que nous reste-t-il si on n’a pas une presse locale, forte, francophone?

Que peut faire le citoyen?

Abonnez-vous à un journal. Acceptez de payer pour un certain nombre d’articles par mois. Consommez les médias d’ici, soyez prêts à payer un peu pour soutenir nos médias. On ne peut évidemment pas s’abonner à tous les journaux et tous les magazines, mais si les Québécois prenaient conscience que s’informer seulement sur les réseaux sociaux, c’est appauvrir nos sources d’informations, ce serait déjà beaucoup. Soutenir les médias d’ici, c’est faire une grosse part pour défendre la liberté de la presse.

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